Un feu transformateur

Actualités lyriques

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24 mai 2017

Quiconque aime l’opéra connaît sans doute La bohème que le temps a promu au rang de classique du répertoire. Comme le titre l’indique, la vie de bohème est l’axe central autour duquel se construit l’histoire de quatre jeunes artistes qui, à la fin du dix-neuvième siècle, vivent dans le Quartier latin à Paris et décident de consacrer leur vie à l’art. Les écueils et les sacrifices seront nombreux, parfois même douloureux.

La nuit de Noël, alors que Marcello, Schaunard et Colline sont partis réveillonner, Rodolfo termine la rédaction d’un article. Il reçoit alors la visite de sa voisine, Mimi. Elle lui tend une chandelle éteinte en lui demandant s’il peut la rallumer.

Amour et rupture, jalousies et réconciliations, amitié et festivités : la suite de l’histoire nous plonge tour à tour dans le drame et la comédie, la tristesse et la gaité. Atteinte d’une maladie incurable, Mimi meurt à la toute fin, entourée par ses amis qui, bouleversés, cherchent par tous les moyens à adoucir ce moment. Elle avoue alors à Rodolfo qu’elle n’a jamais cessé de l’aimer, même après leur séparation, et ils évoquent avec nostalgie les souvenirs de leur bonheur passé.

Si, musicalement, La bohème est sans nul doute l’un des chefs-d’œuvre de Puccini, le livret traite de thèmes que l’on retrouve certes fréquemment à l’opéra, mais qui résonnent ici de manière particulièrement intense et profonde.  

Je suis pour ma part attachée fortement à cet opéra, non seulement parce qu’il fut l’un des premiers auxquels j’ai assisté, dans l’une des nombreuses productions créées au Metropolitan Opera de New York, mais surtout par une scène dont la charge symbolique fait à mon sens résonner magnifiquement cette question du poète Rainer Maria Rilke : Qui donc s’est assis sans angoisse devant le rideau de son cœur ? 

Au premier acte, Mimi cogne à la porte de Rodolfo. Elle se présente à lui l’âme triste, le cœur éteint, le corps affaibli. À peine lui a-t-elle demandé du feu pour rallumer la chandelle qu’elle tient à la main, qu’elle chancelle soudain et se voit contrainte à se reposer un moment. Lorsqu’elle retrouve quelques forces, elle réalise qu’elle a entretemps égaré sa clé.

La quête de feu de Mimi est celle d’un amour qui parviendrait à ranimer son lien à la vie. Lorsqu’elle demande à Rodolfo de rallumer sa chandelle, c’est sa vie entière qu’elle dépose entre les mains de l’amour, ce grand transformateur, comme l’appelait encore Rilke. 

Le feu alchimique est prêt à faire son œuvre. Feu de la création pour le poète Rodolfo, feu de l’être et de la vie pour Mimi qui, jusque-là, ignorait même le pourquoi de son nom et ne pouvait confectionner que des fleurs inodores.

 

On m’appelle Mimi mais je ne sais pas pourquoi.
(…)
Les fleurs que je fais, hélas !
les fleurs que je fais
sont inodores.

Après avoir demandé à Rodolfo de rallumer la bougie qu’elle tient à la main, Mimi lui demande de l’aider à retrouver la clé de chez elle. Clé de son cœur, évidemment. Mais peut-être aussi clé de ce monde intérieur qu’est l’amour.

Rilke, de nouveau : L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-mêmes ; l’œuvre suprême dont tous les autres ne sont que les préparations.

Rodolfo fera le sacrifice de son amour pour Mimi, car la mansarde qu’il habite n’est pas suffisamment bien chauffée, et il sait que sa santé déjà précaire en souffrira. Il forcera donc la rupture. Mais sentant sa fin approcher, Mimi revient vers lui et lui avoue son amour indestructible :

J'ai tant de choses à te dire,
ou plutôt, une seule, mais vaste comme la mer ;
comme la mer, profonde et infinie...
Tu es mon amour et toute ma vie !

Ce feu partout présent – celui qui manque pour réchauffer, celui de la passion, celui qui nourrit le désir de créer – a la capacité de transformer la vie. Les scènes se succèdent, tantôt pour dire l’absence de l’aimé-e, tantôt pour en célébrer le retour.  

La mort de Mimi n’est évidemment pas l’échec de l’amour entre Rodolfo et elle, mais plutôt celui de leur rupture. Le tableau final de cette magnifique production mise en scène par Alain Gauthier, portée par de jeunes chanteurs absolument exceptionnels (notamment France Bellemare et Luc Robert), fait surgir un écran rouge. Écran de la mort qui se dresse, certes, mais peut-être aussi celui de l’amour, impérissable.

Comme l’écrit encore Rilke, aimer c’est briller comme une flamme d’huile inépuisable.

Photos : Yves Renaud.

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