Effervescence

Actualités lyriques

Par Pierre Vachon

22 avril 2016

L'opéra au Canada depuis 50 ans

À l'approche du congrès international d'OPERA America qui se tiendra du 18 au 21 mai à Montréal, je réfléchis aux cinquante dernières années de la vie lyrique au Canada et au Québec.

Elles connaissent en fait une impulsion peu commune. La vie lyrique québécoise, comme canadienne d’ailleurs, s’est solidement implantée et diversifiée. Notre art est porté par un souffle puissant dont les réalisations se déclinent avec une créativité vivifiante. Un nouvel âge d’or? Oui. Au Québec seulement, il existe une quarantaine d’organismes dont l’activité offre de l’opéra (sous toutes ses formes et couvrant tout le répertoire), dont une vingtaine depuis le début du nouveau millénaire seulement! Au Canada, pratiquement chaque province possède désormais sa maison d’opéra ou un événement lyrique annuel.

Ce nouvel âge d’or se caractérise avant tout par le nombre exceptionnel de chanteurs reconnus sur le plan national et international. Si le rayonnement des chanteurs québécois remonte à notre Albani (fin 19e siècle), une nouvelle génération de chanteurs s’illustre plus que jamais partout dans le monde. Ils sont plus nombreux car le système scolaire s’est solidifié et élargi depuis 50 ans. Le cas de Montréal est éloquent : des quatre universités offrant toutes une formation lyrique, trois d’entre elles possèdent aussi leur atelier lyrique, sorte de tremplin vers la carrière!

Nouvel âge d’or aussi pour de nouveaux venus dans le monde lyrique depuis les années 90 : chefs d’orchestre, metteurs en scène, concepteurs et artisans. Ils viennent du théâtre ou du cinéma, et ils apportent à l’opéra une vision détachée du carcan de la tradition. Le Canada nous a donné Yannick Nézet-Séguin, Bernard Labadie, Robert Lepage, François Girard, Robert Carsen, Michael Levine et Joel Ivany... 

Si le grand répertoire reste la mission première de certaines compagnies, les régions emboîtent désormais le pas de la grande machine pour satisfaire un public élargi et plus curieux venu surfer sur sa découverte de l’opéra au cinéma. Jadis terreau fertile du répertoire léger porté par des troupes souvent amateures, les régions ont elles aussi élargi leur offre artistique pour présenter à leur communauté le grand répertoire et ce, avec autant de conviction. En ville comme en région, Aïda et Carmen côtoient la Grande-Duchesse de Gerolstein.

En parallèle du traditionnel, certaines compagnies ont plutôt choisi de s’aventurer sur des sentiers peu déblayés, exhumant de l'oubli des œuvres inédites, originales, parfois même des perles égarées. Entre Mozart, Rossini, Verdi et Puccini se faufilent maintenant des œuvres nouvelles au propos bien ancré dans une contemporanéité parfois locale. Oui, la création lyrique a sa place bien affirmée.

En 1992, le Manitoba Opera présentait Transit of Venus de Victor Davies et Maureen Hunter. En 2014, le Vancouver Opera abordait le fléau de l'intimidation avec Stickboy de Neil Weisensel et Shane Koyczan. En 2016, Michel Marc Bouchard verra la première de deux de ses œuvres portées sur une scène lyrique : Les Feluettes (musique de Kevin March) qui sera créée en mai à l’Opéra de Montréal; la deuxième, La Reine-Garçon (musique d'Ana Sokolovic) le sera en 2020 à la Canadian Opera Company. En mars 2017, le mythique The Wall de Roger Waters, un des fondateurs de Pink Floyd, deviendra l’opéra Another Brick In The Wall sur la scène de l’Opéra de Montréal pour souligner les fêtes du 375e de Montréal. Aujourd’hui, l’opéra contemporain s’est assurément taillé une place de choix au Canada.

L’effervescence lyrique touche aussi les façons de représenter l'opéra. Les nouvelles scénographies n’hésitent pas à créer des liens avec le contexte politico-social d'aujourd'hui pour mieux asseoir l'atemporalité de l'opéra et y mettre en valeur son actualité bien plus que sa présumée vétusté. Étonnant comment, dans un écrin actualisé, certaines œuvres  (re)trouvent de leur pertinence! Étonnant aussi comment les moyens technologiques nouveaux revitalisent notre art. Carmen, Figaro ou Faust subissent des cures de jeunesse et résonnent plus fort encore chez un public hétéroclite et rajeuni aux attentes iconoclastes. Bien des jeunes qui affluent dans nos salles fréquentent le théâtre ou le cinéma et jugent notre art à leurs fréquentations culturelles. Cela ne peut qu’assurer la fraîcheur de notre art!

La créativité qui caractérise nos productions est aussi tributaire du facteur économique. En ce début de 21e siècle, les compagnies doivent rivaliser d’ingéniosité pour démontrer la pertinence d’un art aux coûts de production élevés dans un contexte de surenchère culturelle! À Montréal seulement, il y a plus de manifestations culturelles par capita que partout ailleurs au Canada! Pas étonnant que nos compagnies multiplient les activités éducatives et de médiation culturelle pour sensibiliser tous les publics à l’opéra et offrir toujours plus de portes d’accès à l’art total. Financements public et privé demeurent des sources vitales.

La vie lyrique canadienne est en santé. Elle est surtout en phase avec son temps (une période de bouillonnement, de diversité, de créativité à un rythme effréné) et avec le nouveau visage multiculturel de notre pays. Répertoire, modes de présentation et avenues de diffusion, en favorisent l’accès pour tous, permettent sa dé-élitisation et donc, sa plus large portée. Si le nombre de productions a parfois diminué dans certaines compagnies, le Canada lyrique reste effervescent en ce moment et tourné résolument vers l’avenir.

OPERA AMERICA : le congrès

Photos
- Elektra (Yves Renaud, Opéra de Montréal, 2015)
- Emma Albani, archives du Canada
- Les Feluettes. © Robert Laliberté — Acteurs/Cast Cédric Noël et/and Henri Chassé — Production Théâtre Petit à Petit et/and Théâtre français du CNA — Mise en scène/Staging André Brassard — 1988

 

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