Qui a peur de Virginia Woolf?

Partager cet article

Portrait de pvachon

Drôle de titre pour un blogue lyrique. C’est en fait une boutade au questionnement qui m’obsède : pourquoi l’opéra d’aujourd’hui fait-il peur? Plusieurs de mes amis et connaissances intimes (et j’en ai des masses grâce à facebook) carburent à l’art contemporain, fréquentent le théâtre expérimental, se délectent du dernier film de répertoire, courent à la danse moderne, se gavent de musique émergeante et de littérature éclatée. Mais l’opéra post-19e siècle? Inexistant. En aurions-nous peur? 

Soudainement, un spasme nostalgico-mélancolico-romantique s’empare de moi : le siècle de Verdi et Wagner ressurgit dans ma mémoire. On raffolait alors d’opéras frais faits et ne fréquentait pratiquement que la création. Qui aimait l’opéra courait les premières à l’affût des dernières créations lyriques signées Rossini, Verdi, Wagner, Massenet… Aurait-on oublié que tous ces grands noms de la musique étaient des artistes contemporains? À l’époque, tout ou presque était création et le passé n’était pas encore à la mode. On a trop vite occulté le fait que Mozart fut éclipsé jusqu’à ce qu’un Richard Strauss, au tournant du 20e siècle, le reprogramme dans ses concerts. Les soirs de première, ça chauffait dans les chaumières lyriques : cris d’adoration, femmes en pâmoison, sifflets de dénonciation à l’unisson. Du sport extrême quoi. On adorait et on y était!

Alors pourquoi ce changement d’attitude au 20e siècle? Le siècle n’est pas moins fécond en œuvres lyriques et sa diversité stylistique en donne pour tous les goûts : symbolisme, expressionnisme, impressionnisme, néo-classicisme, modernité, dodécaphonisme, avant-gardisme, minimalisme, postmodernité… Sans oublier la multiplication des moyens qui s’offrent aux compositeurs, une richesse inouïe d’expression. Alors, c’est quoi le problème?

L’opéra d’aujourd’hui n’est pourtant pas très différent de l’opéra d’avant, si ce n’est l'éclatement des moyens vocaux et instrumentaux qu'apportent les avancées techniques et technologiques. L'opéra d'aujourd'hui continue de présenter une image de la société qui l’enfante et de ses enjeux, avec un même souci de probité de ses créateurs.

L’opéra d’aujourd’hui m’enthousiasme parce qu’il est, précisément, d’aujourd’hui. Il parle de nous avec la sensibilité de notre temps et avec une créativité débridée déconcertante de véracité, sans filtre ni censure, contrairement au siècle de Verdi. Il parle de nous avec l’immédiateté et l’urgence de notre époque. D’ailleurs je me suis toujours posé la question : saisit-on jamais la sensibilité d’une époque lointaine? En sachant qu’à chaque époque tout change (enjeux, préoccupations, mœurs…), pouvons-nous aujourd’hui vibrer au même diapason que jadis dans le lointain temporel? Percevons-nous la même chose? La réponse viendra peut-être un jour.

L’opéra d’aujourd’hui m’enthousiasme parce qu’il porte un regard sans fard sur l'existence, notre existence. Il questionne et provoque en même temps et la réflexion qu’il convoque contribue, je crois, à sa compréhension et à son appréciation. Quelqu’un écrivait un jour (j’oublie qui) : l’ignorance engendre l’intolérance. J’aime donc l’opéra d’aujourd’hui parce qu’il nous met en communication avec nous-même et la force de son expérience sonore tient précisément de cette communication.

Un autre spasme rétro. Le public qui assistait à la création de La traviata en 1853 était sous le choc. Sa découverte de la phtisique Violetta Valéry vociférant ses mélodies poignantes était tout aussi bouleversante que ne l’a été, en 1925, le récit cru de l’exploitation humaine et de la déshumanisation de Wozzeck, le personnage de l’opéra de Berg devenu emblématique de l’opéra au 20e siècle. Sans masque ni caviar, Berg met en scène la condition humaine d’alors. Le choc est tout aussi fort aujourd’hui, car sa pertinence tout aussi brutale.

L’opéra d’aujourd’hui m’enthousiasme par sa pluralité à l’image de notre époque polymorphe. Il fait cohabiter les styles dans une sorte de communion de sensibilités. Dans un même souffle, Broadway côtoie l’avant-garde, le pop flirte avec le folk dans une atmosphère de musique de film, comme autant de moyens efficaces de traduire les états d’âme qui nous asservissent à leur empire.

L’opéra d’aujourd’hui m’enthousiasme parce qu’il confirme son statut d’art vivant : il est mouvant, et donc émouvant, à l’écoute des pulsions vitales qui modulent et se renouvèlent sans cesse. J’entends et je vois chaque opéra comme une quête de sens : le sens de l’existence.

Pourquoi Virginia Woolf? Parce qu’elle était singulièrement marginale, que la marginalité a toujours fait peur et dérange encore. Parce que le sens de son œuvre, imperméable à l’usure du temps, n’a pas encore été épuisé, comme l’opéra d’aujourd’hui.

Catégorie: 

Commentez

Facebook

Retour aux articles