les vaisseaux fantômes

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Portrait de pvachon

La mer et l’océan possèdent leurs histoires à dormir debout, comme celles des vaisseaux fantômes devenues légendes.

Les vaisseaux fantômes désignent d’abord ces épaves errantes, ces navires abandonnés ou échus pour raison de piraterie, maladie, incendie... L’équipage mourrait, les vestiges flottaient et épouvantaient le reste du monde. La légende s’emballait, puis se propageait. Ce sont les Mary Céleste, J. C. Cousins, Caroll A. Deering, parmi les plus connus.

De ce côté de l’Atlantique, nos vaisseaux fantômes sont celui de la côte est du Canada, de la Baie des Chaleurs et du Saguenay, entre autres.  « Cent ans après, les pêcheurs du Saint-Laurent racontaient encore en se signant que, chaque année, au fort des tempêtes de l’équinoxe, on pouvait voir, glissant silencieusement toutes voiles dehors, sur les flots du Saguenay, le navire sur lequel était parti. Roberval et, à la barre du vaisseau fantôme, la haute stature de Roberval immobile.»

Ces «navires maudits condamnés à errer sur les océans, conduit par un équipage de squelettes et de fantômes» me donnent des frissons, moi qui suis nullement maritime, encore moins halloween.

Et pourtant la légende, elle, bat plein pavillon à tête de mort depuis le 17e siècle. L’histoire de départ : celle d’un certain capitaine hollandais Van der Decken qui, au large de Cap de Bonne Espérance, pris au cœur d’une tempête monstrueuse, aurait injurié Dieu au moment où le bateau était sur le point de sombrer. Satan l’aurait entendu et lui aurait infligé une bonne raclée - restons poétique : une malédiction. Alors, maudit à jamais, le capitaine est condamné à errer sur les flots et dans les limbes jusqu’à ce qu’une femme le sauve par amour en lui jurant fidélité. Tout un contrat ! La légende est connue sous le titre de «Hollandais volant».

Mais pourquoi le 17e siècle ? Parce que le commerce naval s’intensifie entre l’Angleterre et l’Europe, particulièrement les Pays-Bas. Depuis, la légende bourlingue dans le monde et les artistes s’y abreuvent comme le poète allemand Heine que Wagner rencontre en 1840. Le grand Heine écrit Mémoires du Seigneur de Schnabelewopski dans lequel il parle de la légende du Hollandais volant. Wagner, captivé, en tire un argument d’opéra, le présente à l’Opéra de Paris. Mais comble de piraterie : l’Opéra de Paris confie le livret à un compositeur mineur, chef d’orchestre de surcroît, Louis-Philippe Dietsch dont l’opéra, Le vaisseau fantôme, créé le 9 novembre 1842, tombe illico dans l’oubli. Les annales lyriques retiennent plutôt l’autre Vaisseau fantôme, celui de Wagner créé le 2 janvier 1843, à Dresde. Une œuvre de brumes, de tempêtes, de tumultes comme les tourbillons de l’âme.

L’œuvre de Wagner, pourtant de jeunesse, se hisse déjà à un haut niveau de symbolisme :

  1. le navire comme figure de damnation;
  2. la mer comme symbole de l’inconscient de l’homme;
  3. la légende comme écho de la vie personnelle de Wagner;
  4. le désir du rivage comme le désir d’une patrie pour Wagner sans cesse en exil, poursuivi par ses créanciers;
  5. le Hollandais proscrit comme symbole de Wagner lui-même, lui-même proscrit pendant des années;
  6. le vaisseau fantôme comme image de l’exil sur terre et de l’homme à la recherche de la patrie perdue;
  7. le sacrifice/don de Senta comme symbole de la quintessence de l’amour : la rédemption par l’amour.

Le dernier symbole me frappe davantage car il trouve écho dans les œuvres à venir de Wagner. Et à bien y penser, la plupart de ses œuvres s’auréolent d’une densité sémantique dont le point de départ est le vaisseau fantôme!

L’opéra comme métaphore du monde, de son humanité comme de sa corruption. Nous voilà aussi dans le Ring, mais ça, c’est une autre histoire.

Une dernière vision me hante, celle qu’avait Nietzsche du Hollandais : le Hollandais volant comme métaphore de l’artiste, éternel exilé.

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