Je me souviens...

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Portrait de pvachon

Se tenaient le week-end dernier les journées de la culture qui offraient entre autres une scène à quelques jeunes chanteurs lyriques. J’adore l’idée de la démocratisation culturelle par la voie de la démocratie culturelle! En les écoutant, plusieurs réflexions me venaient. D’abord que l’opéra est bien vivant et que ses canaux de diffusion se multiplient, ce qui est bien tant mieux car tout le monde doit goûter à cet art au moins une fois dans sa vie. Je me réjouissais aussi du look décontracté des jeunes artistes lyriques qui, dans ce contexte, permet  un rapprochement entre l’artiste et le spectateur qui pourrait être impressionné par l’habit de scène. Leur curiosité contagieuse aussi. En leur parlant, je les découvre carburant autant à l’opéra qu’à Arcade Fire, Lady Gaga et Madonna, ému par la mort de Mimi comme vibrant aux derniers-cris technologiques, aux roucoulades rossiniennes comme aux prouesses d’Alexandre Despatie. Goûts diversifiés, tissu culturel renouvelé…

Mais la réflexion la plus tenace : le souvenir de notre histoire lyrique, de nos chanteurs d’opéra qui ont mis le Québec sur la carte mondiale de la culture et ouvert le voie à nos gloires contemporaines, les Robert Lepage, François Girard, Marie-Nicole Lemieux, Karina Gauvin, Cirque du soleil, Moment Factory, Arcade Fire et j’en passe… reconnaissance mondiale qui rejaillit inévitablement sur chacun de nous.

Je me suis donc mis à chanter haut et fort – dans ma tête, rassurez-vous – avec ma voix de stentor qui frôlait le heldentenor wagnérien : ce sont nos chanteurs lyriques qui, les premiers, ont fait connaître le Québec à l’échelle culturelle mondiale! C’était fin 19e siècle! Et vlan, dans les tympans.

D’ailleurs, notre imaginaire collectif n’est-il pas peuplé de nos chanteurs d’opéra de jadis? On demanderait à nos parents et grands-parents de nous parler des artistes qui ont bercé leur jeunesse, retentiraient probablement les noms de Raoul Jobin, sans doute le plus grand ténor français de son époque (1930-1940), chantant à pleins poumons le «minuit, chrétiens» ou «ah! lève-toi soleil», ou encore ceux du couple Léopold Simoneau et Pierrette Alarie, de Maureen Forester, qui émerge après la deuxième guerre mondiale pour devenir l’une des plus grandes contraltos du 20e siècle, réclamée par tous les grands chefs. Aussi peut-être Richard Verreau, Napoléon Bisson, Louis Quilico, André Turp, Joseph Rouleau, Robert Savoie… chanteurs qui, dans les années 50 et 60, se sont illustrés sur la scène londonienne du Covent Garden, l’un des hauts lieux de l’opéra depuis des lustres!

Alors je me suis souvenu de celle par qui tout a commencé, qui a ouvert le bal, une fille de Chambly, à 20 minutes de Montréal : Emma Lajeunesse (Chambly, 1847 - Londres, 1930), mieux connue sous son nom de scène d’Albani. Révélée au monde en 1869 en Europe, parvenue rapidement aux sommets de son art et tête d’affiche du Covent Garden de Londres à partir des années 1870. La Céline Dion de son époque, quoi, adulée par le monde et reconnue par les siens et égérie de notre poète Louis Fréchette. Dans sa suite, quelques noms qui résonnent encore dans nos annales : François-Xavier Mercier (Québec, 1867-1932) qui fait ses débuts à l’Opéra-Comique en France en 1899 dans Joseph de Méhul, puis dans Carmen. Mercier a aussi ébloui la scène du Covent Garden, en 1901, dans Faust, Les Huguenots, Carmen, Roméo et Juliette et Le Roi d'Ys aux côtés des chanteurs éminents de son époque : Calvé, Journet, Melba, Plançon, Scotti et Tamagno. Il y a également le ténor Rodolphe Plamondon (Montréal, 1876-1940) qui triomphe devant 12 000 personnes au théâtre antique d’Orange en France en 1905 dans le rôle d’Iopas (Les Troyens à Carthage de Berlioz), et qui devient le premier artiste canadien à chanter à l’Opéra de Paris. Son nom serait immortalisé en station de métro !

La Palme, Edvina, Donalda…

Me reviennent en mémoire trois noms. La soprano Béatrice La Palme (1878-1921), née à Beloeil, qui fait ses débuts en 1903 au Covent Garden dans le rôle de Musetta (La bohème de Puccini). Elle aussi chante à l’Opéra-Comique de Paris où elle rencontre Salvatore Issaurel qui devient son mari et avec qui elle fonde un studio d’art vocal célèbre de Montréal. Beloeil, Paris, Londres, New York et Chicago! Une autre gloire comme Albani et un travail de pionnière en jetant les bases d'une école de chant au Québec. La soprano Louise Edvina (Montréal, 1878 - Londres, 1948), élevée à Vancouver, chantera elle aussi au Covent Garden dès 1908 pour devenir favorite du Londres lyrique, réclamée ensuite par Bruxelles, Stockholm, Monte-Carlo, Paris et Chicago. Et qui sait qu’en 1915, Edvina fait duo avec le grand Caruso au Metropolitan Opera de New York dans Tosca? Bel honneur. Surtout, autre preuve de notre étoffe lyrique! La froidure de l’hiver comme ingrédient magique ? Peut-être. Caruso a aussi donné la réplique à une autre Québécoise : la soprano Pauline Donalda (1882-1970) qui, après avoir étudié à Paris grâce à une bourse de lord Strathcona (alias Donald A. Smith, d’où son nom de scène), et protégée du compositeur Massenet, chante au Covent Garden de 1905 à 1919 et fonde, en 1942, la Montreal Opera Guild!

Enfin, je ne peux passer sous silence trois autres noms qui émergent dans l’entre-deux guerres : Cédia Brault (Sainte-Martine, 1894 - Montréal, 1972), célèbre Carmen qui parcourt les États-Unis et le Canada. Aussi Sarah Fischer (Paris, 1896, naturalisée canadienne en 1912 - Montréal, 1975), qui arrive à Montréal à l’âge de 12 ans, devient la protégée d’Albani, fait ses débuts en Micaëla (Carmen) le 19 novembre 1918 au Monument national, fonde une école de chant et de concerts et devient, en France, une star de l’Opéra-Comique. D’ailleurs, c’est Fischer que la BBC va chercher en 1934 pour chanter le rôle-titre des extraits de Carmen de Bizet dans le premier opéra retransmis à la télévision de la célèbre chaîne anglaise! Le dernier : Lionel Daunais (Montréal, 1901 - 1982) qui en 1929 est engagé comme premier baryton à l'Opéra d'Alger et chante notamment dans Carmen, Faust, Manon, La Traviata, Le Barbier de Séville.

Des bribes glorieuses de notre histoire culturelle qui refont surface à l'écoute du Largo al factotum de Rossini chanté par le jeune Cairan Ryan lors des journées de la culture. Une histoire rayonnante ici comme ailleurs, jadis comme aujourd’hui…

Photo : His Majesty's

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