Délires et des lyres

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Portrait de pvachon

Dans le silence de la nuit, quelques magazines américains et européens d’actualités lyriques m’absorbent. Retient alors mon attention une entrevue avec Susan Graham, la mezzo américaine spécialisée dans le répertoire français et reconnue à ce titre. J’ai toujours aimé Graham, son timbre soyeux, son aplomb. En carrière depuis près de 20 ans, au départ surtout sur les scènes françaises, puis ailleurs dans un répertoire allant en s’élargissant vers Handel, Mozart et Gluck, et aussi du contemporain américain. Mon premier contact avec elle a été son récital de mélodies de Reynaldo Hahn, sur cd que j’ai usé au sillon tant j’ai aimé et j’aime encore. Du bonheur à l’état pur, comme sa voix, une atmosphère de volupté et de sensuelle nonchalance caractéristiques de ces mélodies de dentelles, sorte d’envoûtement sensoriel. Une voix du sud, gorgée de soleil. De ce récital, A Chloris reste encore, une décennie plus tard, une leçon de style, comme son Heure exquise.

 

Récemment, les circonstances de la vie l’ont gardée un peu en retrait des feux de la rampe, mais elle revient, plus sereine, toujours lumineuse, débonnaire. Elle enchaîne les rôles, le côté français dominant et bénéficiant, de son aveu, de ses incarnations scéniques. La grande Américaine (dans tous les sens du mot) ne finit pas de me séduire.

 

Bientôt l’aube pointe, Hahn tourne en boucle, suivi d’un autre cd, «Susan Graham, Artist Portrait», qui la présente dans Mozart, Gluck, Berlioz, Messager et le Heggie de Dead Man Walking qui prendra l'affiche au printemps. J’avais oublié. Heureuse coïncidence.

 

Dans un autre magazine,  on encense le dernier concept discographique de Cecilia Bartoli, «Mission», qui ressuscite un répertoire baroque oublié dont celui du compositeur Steffani, «un projet au cœur duquel se trouvent la politique internationale, les conflits religieux, les secrets diplomatiques, l’espionnage et une musique exceptionnelle.» Ce dernier-né, que je n’ai pas encore écouté, m’incite à me remettre dans les oreilles deux airs de Vivaldi qui représentent pour moi le sommet de l’art de Bartoli. D’abord Sposa son disprezzata, de l’opéra Bajazet, le summum d'une virtuosité loin de la vélocité mais à proximité de la musicalité consommée. Bartoli a du souffle à revendre, un souffle qui porte les notes, les caresse et se joue d’elles. Le texte raconte le désespoir de l’épouse qui continue d’aimer malgré la trahison de son bien-aimé. Sorte d’amoureuse résignation empreinte de sérénité. Sublime. La douleur s’incarne dans la voix de Bartoli dont la beauté vocale atteint un rare degré de perfection.

 

Le deuxième air est du pur délire vivaldien que Bartoli rend avec toute la frénésie dont elle est seule capable. Ici, Bartoli se fait impétueuse, survoltée, athlétique, sorte d’Usain Bolt du chant : une énergie sauvage, non bridée, poussée par le rythme intrépide de cette musique d'urgence. Sa concentration est féroce, son visage expressif du bonheur enivrant de chanter, la vélocité, elle, est vertigineuse. L’air : Agitata Da Due Venti.

 

Le matin est bien installé. Le silence de la nuit fait place à la rumeur du jour.  

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