Accro de la voix

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Portrait de pvachon

Depuis quelques années, l’opéra carbure au metteur en scène devenu le nouveau dieu du temple lyrique, après un long règne des chefs d’orchestre et des chanteurs. Loin de moi l’idée de nier son importance et sa pertinence, mais je veux ici exorciser une certaine culpabilité qui me ronge depuis un temps : si j’aime l’opéra, c’est avant tout pour la voix. Voilà, c’est dit.

C’est la voix qui au départ m’a envoûté à l’opéra; j’en suis devenu accro tout juste ado. Mes souvenirs les plus prégnants de l’opéra sont liés à des voix qui m’ont fait rêver et entrevoir un espace indescriptible de beauté et de sens.

Je l’avoue : la voix exerce sur moi son empire; ma fascination pour elle frise l’obsession. À telle enseigne que je me questionne encore et toujours sur son pouvoir qui m’apparaît double. Pouvoir de séduction d’abord : une belle voix ne laisse personne indifférent, ensorcelle et questionne même sur son locuteur. La beauté d’une voix traduit-elle l’âme qui s’exprime par elle? Pouvoir de révélation ensuite : sa beauté agit comme le vecteur d’une réalité impalpable, inconsciente. La voix révélatrice de l’âme humaine.

J’aime la voix d’opéra pour sa beauté naturelle, son timbre, sa couleur et aussi pour ce qu’elle ne laisse pas transparaître : l’effort du chanteur. On devrait chanter comme on respire, ou à tout le moins, le chanteur devrait nous en donner l’illusion.

J’aime une voix d’opéra pour l’émotion qu’elle porte et qui nous transporte, une voix qui incarne une intention dramatique. Si la voix chante la beauté, alors que la voix soit beauté, mais au superlatif degré. Si elle chante la rage, alors qu’elle soit tonitruante, puissante, vociférante. Exprimerait-elle la noblesse du cœur que je la souhaiterais ample, généreuse, aérienne.

Des voix ont marqué ma vie et vers elles je reviens inlassablement. La première de toutes : celle de Maria Callas. Une voix qui porte en elle le théâtre, sans pourtant être le plus bel instrument. Une voix qui suscite encore aujourd’hui des réactions vives et partagées, comme Wagner : on adule ou on déteste. La voix de Callas m’obsède, comme sa Norma, un sommet de véracité et de voix. Ou encore son Suicidio dont les premières notes vous happent et où la voix oscille entre le caverneux et l’aérien de la folie.

Le jeune Carreras me fait le même effet : un timbre sombre qui me plonge dans un délire incontrôlable. Sa voix semble sortir tout droit du tréfonds de son âme, sans retenue aucune. Carreras sculpte les mots, les mastique pour en extirper le sens et la musique. Son premier Cavaradossi dans Tosca (que j’écoutais sur vinyle jadis) reste gravé dans mes oreilles et mon âme, tout comme son Edgardo (Lucia di Lammermoor) et son Riccardo (Un bal masqué) : émotion puissance illimitée.

Plus récemment, je me laissais séduire par deux voix allemandes. Celle du contre-ténor Andreas Scholl à la voix ductile, suave, veloutée, soutenue par une intelligence musicale. Puis celle du ténor Jonas Kaufmann, la nouvelle sensation lyrique des cinq dernières années : une voix virile, sombre à la Carreras, mais aux aigus solaires. Son Werther fait sensation à Paris en janvier 2010 et à entendre le clip, on comprend pourquoi : beauté, souffle, intention dramatique, générosité.

Il est grand le mystère de la voix. Je tente encore et toujours de l’élucider. Je trouve quelques éléments de réponse dans l’ouvrage L’odyssée de la voix  du médecin Jean Abitbol : «la voix humaine reflète, dans sa vibration, notre propre existence…  [elle] révèle les cicatrices de nos vies.» Aussi : la voix est un «amplificateur émotionnel». Ces mots résonnent fort car ils sont vrais particulièrement à l’opéra où aimer et mourir n’auront jamais été aussi poignants, troublants, spectaculaires à cause de… la voix.

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