Pour en finir avec Falstaff

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Avant son arrivée, un certain calme régnait aux abords de la salle de répétition. Soudain la voilà. Un feu qui roule! Feu de pétulance, de verve et de rire. Sa joie de vivre, doublée de son humour, s’impose, impériale.

Si le bonheur avait une maîtresse, elle s’appellerait Marie-Nicole Lemieux. Le contralto québécois est à Montréal pour interpréter Mrs Quickly dans Falstaff, ultime opéra de Giuseppe Verdi.

Marie-Nicole Lemieux - Falstaff

Marie-Nicole Lemieux, on le voit, est femme à vouloir être heureuse. Heureuse d’être de retour dans la Métropole.

« Mais oui, c’est la maison! Toujours un peu stressée quand même. Il ne faut pas que vous soyez déçus. Les gens disent : Vous avez fait Mrs Quickly partout. Mais, en même temps, il faut que je le prouve. »

Et elle éclate de ce rire qui roule en vrilles, tourbillons de gaieté. C’est vrai! Elle a chanté Mrs Quickly sur toutes les grandes scènes lyriques. Enfin, presque! Elle a triomphé à la Scala de Milan, à l’Opéra de Paris, au Covent Garden de Londres et au Festival de Glyndebourne, en Écosse, de même qu’à Vienne. Seul New York est à la traîne. Sa première Mrs Quickly, Marie-Nicole Lemieux l’a chantée à Francfort en Allemagne. Le directeur de l’opéra, Bernd Loebe, avait programmé Falstaff, en décembre 2003.

« C’est l’opéra qui m’a réconcilié avec l’opéra.»

Ses expériences précédentes à l’opéra l’avaient traumatisée.

« Je m’étais sentie écartelée. Je n’étais pas habituée. Je ne me sentais pas au service de la musique parce qu’il y a plein de détails scéniques dont il faut tenir compte. C’est tout un exercice d’équilibriste. »

Falstaff

C’était sans compter Falstaff! Comment expliquer ce retournement?

« C’est un chef-d’œuvre! »

Un clin d’œil que je qualifierais d’espiègle vient souligner sa déclaration. Devant mon rire, elle insiste.

« C’est vrai! Verdi a terminé sa vie en faisant cette œuvre-là. Il n’y a personne qui connaissait mieux la voix, le théâtre et la musique. Il a composé cette œuvre-là de manière à ce que tout se fasse. Tout est dans l’œuvre. La musique va exactement avec le sens de l’action. Et ça c’était formidable! Évidemment, faire une comédie, connaissant ma nature, je me suis retrouvée dans mes pantoufles. Et aussi le registre de Quickly, c’est pour moi. J’ai chanté les doigts dans le nez. »

Malgré tout le plaisir qu’elle en tire, Mrs Quickly n’est pas le rôle auquel la chanteuse rousse s’identifie.

« C’est une grande partie de moi, c’est certain. Mais il me manque l’aspect amoureux. Quickly, ce n’est que le jeu. Le personnage, je l’aime beaucoup parce qu’il s’amuse. Sauf que, moi, ça me prend de l’amour!  »

Elle éclate de son rire généreux, qu’elle lance comme un cri d’amour à la vie. Devant l’expression de ma surprise, elle surenchérit.

« Ah ben oui! Je suis une femme drôle, mais intense, sensuelle. Je dirais que l’opéra dans lequel je me suis sentie le plus moi-même, c’est Une Italienne à Alger [Rossini]. Quand j’ai fait Isabella, ç’a été un bonheur parce que j’explosais ma féminité. C’est une amoureuse, complètement une amoureuse. »

D’aucuns l’ont proclamé « notre plus grande vedette internationale dans le domaine de l’art lyrique ». Être une sorte de « Céline » de l’art lyrique ne l’effraie-t-elle pas?

« Je ne veux vraiment pas penser à ça parce que c’est stressant. De toute façon, je n’ai pas le salaire de Céline, je vous rassure tout de suite. »

Encore une fois, son rire court dans la salle de répétition. Un fond de gaieté qui nous relie à ce qu’il y a de plus profondément humain en nous.

« Pis, j’ai pas de « René ». »

Et son rire fuse encore plus nourri, si c’est possible.

Devant mon scepticisme, elle en rajoute.

« Ah ben, j’ai pas de René. »

Oleg Bryjak - Falstaff

Nous devons nous quitter là-dessus parce que le baryton Oleg Bryjak, avec qui elle partage la vedette dans Falstaff, m’attend. Je ne vous cacherai pas que j’aurais continué pendant une autre heure à me laisser enchanter par cette femme qui a non seulement l’âme rieuse, mais aussi la chevelure d’un volcan.

Avec Oleg Bryjak, c’est autre chose. Le baryton ukrainien, outre sa langue maternelle, ne parle que l’allemand. Ce qui rend la communication plus difficile, malgré la compétence de la traductrice Caroline Gagnon.

Le baryton fera ses débuts à l’Opéra de Montréal dans le rôle de Sir John Falstaff. Mais ce n’est pas une prise de rôle.

« J’ai chanté dans quatre ou cinq mises en scène de cet opéra avec différents metteurs en scène. »

Un quiproquo s’installe quand je lui demande si le rôle lui colle à la peau.

« Oui, en raison de mon gabarit. »

Il éclate de rire de sa voix profonde. La traductrice aussi s’amuse de sa saillie. C’est vrai qu’Oleg Bryjak a le très ample tour de taille de Falstaff.

D’accord pour le physique, mais du point de vue psychologique, qui est Falstaff ? Le chanteur ne suit pas les autres interprètes qui, précise-t-il, ne voient en lui qu’un personnage très volumineux.

« Il est certes gros, mais il est également vivant. »

Falstaff

À la différence des autres personnages dans l’opéra, Falstaff, dit-il, fait toute chose avec sérieux, par conviction. On sent aussi chez Oleg Bryjak le désir de faire les choses avec sérieux quand il insiste pour parler de la musique de Verdi.

« Ce rôle est très difficile à chanter. Il faut être très, très, très, très fort techniquement. Mais, c’est un rôle très intéressant parce que cette musique a une couleur qui n’appartient pas seulement à l’orchestre, mais également aux personnages.

Comment situe-t-il Falstaff par rapport aux grands opéras de Verdi comme La Traviata, Il Trovatore ou Rigoletto?

« Dans les autres opéras, il y a des arias, des duos, des trios qui sont tous séparés. Ce n’est pas le cas dans Falstaff, qui, pour moi, est comparable à l’opéra Die Meistersinger von Nürnberg de Wagner. C’est un drame musical qu’il faut voir dans son ensemble. »

S’il dit vrai – et n’ayons pas de raison d’en douter - Marie-Nicole Lemieux et lui nous ont donné un aperçu de l’œuvre ultime du grand Verdi, né il y a exactement 200 ans. Seule une représentation peut la faire apprécier à sa juste valeur.

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