Joseph Rouleau : un portrait (3e épisode)

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Crédit photo : La Presse

Troisième et dernier épisode de l'entretien du journaliste Richard Raymond avec le chanteur canadien Joseph Rouleau.

 

8. L’enseignement

Vient le moment, au cours de notre entretien, de parler de la carrière du professeur Joseph Rouleau. J’ai à peine commencé à poser ma question : « Après votre carrière, vous avez enseigné pendant dix-huit ans… », la basse me coupe la parole :

Je n’ai jamais arrêté de chanter.

Son affirmation n’a rien de péremptoire, elle relève de l’ordre factuel. D’ailleurs, le chanteur, très sollicité à son retour à Montréal, rit de bon cœur.

Je suis revenu en 77 vivre à Montréal. Mais, jusqu’en 80, je n’étais pas ici du tout. Je remplissais mes contrats un peu partout.

Il faut savoir que l’agenda d’un chanteur ou d’une chanteuse lyrique est rempli des mois, voire des années à l’avance. Donc, c’est après avoir rempli ses contrats que Joseph Rouleau entreprend en 1980 une carrière d’enseignant à l’Université du Québec à Montréal.

J’avais eu une offre de McGill pour un poste, une offre de l’Université de Montréal et une offre de l’UQÀM. J’ai choisi l’UQÀM. La raison principale, c’était une nouvelle université, totalement différente des autres. Puis, il n’y avait pas de tradition d’établi.

Affirmation étonnante dans la bouche d’un homme qui a su apprécier la tradition de Covent Garden, institution fondée il y a trois siècles et demi. Comme le disait Merleau-Ponty dans Éloge de la philosophie : « Le lecteur notera ici une contradiction. Eh bien oui! Il y a une contradiction. » Et le philosophe français glisse. Suivons en cela son exemple et reconnaissons au chanteur son droit à la contradiction. En fait, Joseph Rouleau ne cache pas qu’il redoutait que les autres universités l’empêchent de s’absenter pour aller chanter.

J’ai posé certaines conditions. Il n’était pas question que j’enseigne entre quatre murs, six jours par semaine. J’enseignerais, mais seulement je voulais avoir la permission de m’absenter pour aller, par exemple, à Londres ou Paris.

Ou à San Francisco ou à Philadelphie ou à New York ou ailleurs. Car, c’est au milieu des années 80 que le Québécois fait ses débuts au Metropolitan Opera (MET), dans la Grosse Pomme.

J’ai fait mes débuts au MET seulement en 1984. J’avais été demandé pour aller au MET avant, mais je n’ai jamais été capable d’accepter. À mes débuts, j’ai chanté l’inquisiteur dans Don Carlos. Le deuxième rôle que j’ai chanté, c’est Ramphis, dans Aïda, avec Luciano (Pavarotti). Luciano chantait Radamès. On a commencé à chanter ensemble à 1962. On était de très bons amis.

La basse découvre aussi San Francisco, ville qui lui laisse un bon souvenir.

J’ai beaucoup aimé San Francisco. J’ai beaucoup aimé le MET aussi.

Malgré cela, sa sortie de scène, au MET, se fait sur une note discordante. C’est en tout cas la réponse que le chanteur donne à la question : quel a été le plus mauvais souvenir de votre carrière?

Peut-être la fin de mon séjour au Metropolitan à New York. Une question de politique. Mon ami Lucien Bouchard a quitté le gouvernement : des collègues lui ont planté un couteau dans le dos. C’est un peu la même chose qui m’est arrivé au MET. J’ai chanté partout dans le monde. J’ai fait sept saisons au MET, ç’a très bien été. Tout à coup, il est arrivé quelque chose. Ç’a été désagréable. Ç’a m’a affecté un petit peu, oui. J’avais déjà 60 ans, 62 ans, j’avais la peau pas mal épaisse.

La basse québécoise ne s’est jamais produite à La Scala de Milan, lieu mythique s’il en est de l’art lyrique.

Je devais y aller avec Covent Garden. Au lieu de ça, ils m’ont donné la création d’un opéra, Thérèse, un opéra de John Tavener, dans lequel je tuais cette femme (Thérèse de Lisieux).

Rétrospectivement, ce meurtre théâtral le fait rire.

Les absences prolongées du professeur de sa classe sont exigeantes. Si le chanteur part pour Londres ou Paris pendant un mois y répéter et chanter dans une nouvelle production, le professeur doit rattraper le temps perdu en revenant. Car le pédagogue apporte autant de rigueur à son travail que le chanteur.

En conscience, il fallait que je donne tous les cours, aux étudiants. Quand j’étais absent pendant quatre semaines et que je revenais, mon travail était en double et en triple. J’avais choisi de faire ça comme ça. Et l’UQÀM avait accepté de faire ça. Je me suis donné complètement à l’UQÀM, à mes élèves. J’ai créé l’Atelier d’opéra. J’ai monté des opéras pendant 19 ans.

Qu’est-ce que l’enseignement lui a apporté?

Je n’ai jamais totalement aimé enseigner à des débutants.

Par contre, se mêler d’administration, monter des projets, c’est, disons, plus dans ses cordes.

Une chose que j’ai beaucoup aimé, c’est que deux mois après mon arrivée à l’UQÀM, le syndicat qui me connaissait comme chanteur, m’a demandé si ça m’intéresserait d’être membre du conseil d’administration. J’ai dit oui.

Cependant, il faut que Joseph Rouleau, le professeur, soit élu.

Je me suis présenté à l’élection, j’ai été élu pour être un des représentants parce qu’il y avait cinq professeurs au CA de l’UQÀM à ce moment-là. J’ai donc été sur le CA de l’UQÀM pendant dix ans et sur l’exécutif de l’Université pendant cinq ans.

Le professeur Rouleau se sert de ses contacts au sein du conseil d’administration et de l’exécutif pour faire bouger les choses pour le Département de musique.

Par exemple, le Centre Pierre-Péladeau, c’est mon projet. Avec Florence Adenot. Quand je suis arrivé au conseil d’administration, il y avait ce terrain sur de Maisonneuve qui était libre. Tous les départements voulaient construire là. Moi, grâce à ma présence au CA, j’ai réussi à convaincre mes collègues que ça prenait une salle pour l’Université.

En abordant ce sujet, ça lui rappelle qu’à son arrivée à l’université, le recteur Claude Pichette l’invite pour le lunch. Ce dernier lui demande ce qu’il pense de l’université. La réponse du professeur de chant et surtout du chanteur est claire.

Je ne connais pas beaucoup encore. Je m’informe. Mais, il y a une chose que j’ai observée. Il n’y a pas de salle de concert pour une grande université qui a 40 000 étudiants et qui prétend avoir un gros Département des Arts ».

Le recteur objecte que l’Université n’a pas d’argent. Objection que Joseph Rouleau écarte.

Monsieur Pichette, on va trouver de l’argent et on va construire un centre.» C’est comme ça que m’est arrivée l’idée de construire le centre pour le Département de musique. Je suis allé voir Pierre Péladeau. Je lui ai présenté le projet d’un édifice avec une salle de concert et une bibliothèque en lui disant : « Si tu donnes le premier million, ça va porter ton nom ». Deux semaines plus tard, il m’a appelé, il m’a dit oui.

À l’époque, Marcel Masse est ministre fédéral des Finances. Le chanteur-enseignant l’invite à l’UQÀM.

C’était la première fois qu’il venait à l’université. Il a donné trois millions, ça faisait quatre millions. Ç’a coûté huit millions.

Le chanteur poursuit sur sa lancée en expliquant le sens de son action.

Quand je suis arrivé, on était au Palais du commerce. C’était épouvantable! Finalement, le Département de musique est déménagé dans un très bel édifice et en a profité.

Comme tout professeur, Joseph Rouleau a bénéficié, au cours de sa carrière d’enseignant, de congés sabbatiques.

Je me souviens, j’ai eu deux années sabbatiques comme professeur. La dernière année sabbatique que j’ai eue – on est supposé écrire un livre, sur Schubert ou Moussorgski – moi, j’avais 13 opéras à chanter, dont six que je n’avais jamais chantés.

Imaginez la somme de travail : apprendre six rôles, paroles et musique, en un an! Pendant que la basse interprète un rôle, elle en apprend un autre.

À chaque trois semaines, c’était un opéra différent, en Europe, à Vancouver, à Philadelphie, partout. J’ai fait The Saint Bleecker Street à Philadelphie. Et c’est Menotti qui faisait la mise en scène.

Tant de travail pendant une année qui, en principe, doit être consacrée au ressourcement, m’a amené à demander à monsieur Rouleau combien d’opéras et de rôles il avait chantés pendant toute sa carrière.

J’ai chanté 130 rôles, 52 oratorios et puis des concerts.

Des concerts, ce sont des lieder. Autrement dit, des chansons à apprendre, paroles et musique. Encore du travail!

 

9. Le Mouvement d’action pour l’art lyrique du Québec

Au début de 1975, le ministre des Affaires culturelles du Québec, Denis Hardy, suspendit les activités de l’Opéra du Québec, une compagnie d’État créée quatre ans plus tôt. La dette cumulée de l’institution approchait le million de dollars.

Le gouvernement a fermé ça après des représentations de Tristan et Isolde.

Des représentations  que Gilles Potvin qualifie de « mémorables » dans L’Encyclopédie de la musique du Canada. Encore une fois, Joseph Rouleau n’allait pas rester les bras croisés.

J’ai créé, en 76, le Mouvement d’action pour l’art lyrique du Québec. J’avais trois objectifs – j’habitais encore à Londres à ce moment-là : la création d’une compagnie d’opéra à Montréal; la création d’une compagnie d’opéra à Québec; la création d’une école supérieure d’opéra.

Joseph Rouleau commence par réunir des amis et leur explique son projet. Ses amis, ce sont Jean Gascon, Pierre Rolland, Jacques Létourneau, Robert Savoie, Colette Boky.

Tout le monde était d’accord. On a formé un conseil d’administration. J’en ai été le président. On est arrivé jusqu’à 450 membres.

Les membres du Mouvement exercent des pressions sur les deux paliers de gouvernement, fédéral et provincial.

Après avoir rencontré députés et ministres, fin 79, j’ai rencontré monsieur Parizeau qui était ministre des Finances (du Québec).

Les deux hommes se connaissent de réputation, sans s’être jamais rencontrés.

Je lui ai expliqué mon projet avec mes collègues. On avait fait une programmation pour la création de l’Opéra de Montréal pour cinq ans. Moi, je voulais que ça soit une compagnie basée sur (le modèle de) Covent Garden avec des artiste à salaire, un chœur à salaire, avec un orchestre. C’est comme ça que l’Orchestre métropolitain a été fondé.

Ce que voulait la basse québécoise, c’est une compagnie permanente avec sa troupe de ballet, ses solistes lyriques, son chœur et son orchestre.

Monsieur Parizeau a été très réceptif. Lui, il adorait l’opéra. Il m’avait entendu souvent à Londres parce qu’il a étudié au London School of Economics. Il a dit : « OK! je vais te donner un million. On va créer l’Opéra de Montréal, mais à une condition : « Vous allez chanter, monsieur Rouleau, vous allez chanter Boris! »

La réponse que le chanteur donne au ministre peut étonner, mais montre le respect dont il fait preuve à l’égard des gens qui l’entourent.

Je ne demande pas de chanter Boris, ce n’est pas moi qui est le directeur artistique.

L’Opéra de Montréal est créé en 1980, et Jean-Paul Jeannotte est nommé directeur artistique. Pour sa première saison, l’Opéra présente Tosca, avec Nicole Lorange et Louis Quilico, Cosi fan tutte et La Traviata.

J’ai chanté dans Cosi avec Robert Savoie, André Turp et Clarice Carson et Claire Gagnier, je pense.

Le chanteur sera membre du conseil d’administration de l’Opéra de Montréal pendant dix ans.

Puis j’ai démissionné à un certain moment. Pour certains raisons. Je ne veux pas m’étendre sur ça.

La raison est simple. Le conseil d’administration avait décidé d’engager un étranger plutôt qu’un Québécois à la direction générale et artistique de l’institution.

Non seulement le Mouvement d’action pour l’art lyrique du Québec conduit-il à la création de l’Opéra de Montréal, mais il permet aussi la création de l’Opéra de Québec et de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal.

Mes trois objectifs étaient atteints. J’ai continué à être professeur et puis je chantais.

Joseph Rouleau n’enseigne plus. Il continue de chanter, cependant. Au moment de notre entretien, il préparait deux concerts. Sans oublier que, depuis 1989, il préside aux destinées du mouvement Jeunesses musicales du Canada. Infatigable! La basse québécoise non seulement chante encore, mais aide aussi les jeunes à trouver une place sous les feux de la rampe. Là où le chanteur se sent chez lui.

10. Discographie et récompenses

Les enregistrements

La discographie de Joseph Rouleau compte une trentaine d’enregistrements. Il n’est pas de mise de tous les énumérer ici. Mais j’en citerai quelques-uns pour illustrer l qu’a connu la basse québécoise.

À tout seigneur, tout honneur. Le dernier enregistrement de Joseph Rouleau a été lancé en septembre dernier. C’est un coffret comprenant un disque d’extraits d’opéras russes donnés en concert, et un DVD proposant la scène de la mort de Boris Godounov, de l’opéra éponyme.

Cet enregistrement est particulièrement cher au cœur de la basse parce que, sur le DVD, Joseph Rouleau chante avec Yoland Guérard, une autre grande voix de basse québécoise.

On était de très-très bons amis. Sur le DVD, c’est Yoland qui chante le rôle de Pimène.

L’entretien est interrompu par le cellulaire de Monsieur Rouleau. Son interlocuteur est un ingénieur d’origine russe qui connaît tout le répertoire russe, va sans dire.

La basse québécoise a fait sa connaissance en juin dernier après le concert qui soulignait le 25e anniversaire du Chœur classique à la Maison Symphonique, à Montréal. Elle avait chanté, à la demande du Chœur, la scène du couronnement de Boris Godounouv.

Cet ingénieur en électricité lui a remis le DVD d’un concert donné à Moscou, mettant en vedette les grandes voix de basse russes : Pirogov, Petrov, Reizin.

Il avait mes deux enregistrements sortis chez Analekta, Hommage à Joseph Rouleau et le disque que vous avez aujourd’hui (Opéras russes).

L’appel de cet ingénieur, amateur d’opéras russes, avait un but très précis.

Il voulait me laisser savoir qu’il va écrire un article pour une société russe sur mon enregistrement et il voulait me signaler de belles choses.

Joseph Rouleau chérit deux autres disques, dont il parlera à plusieurs reprises pendant l’entrevue. D’un part, Félix Leclerc en Symphonie, qui remonte à 1990, et d’autre part, un coffret de trois disques, intitulé Hommage publié en 2011.

D’autres enregistrements marquants :

  • Anna Bolena avec Maria Callas sous la direction de Joseph Rescigno
  • Lucia di Lammermoor avec Joan Sutherland sous la direction de Tulio Serafin
  • Semiramide avec Joan Sutherland et Marilyn Horne sous la direction de Richard Bonynge
  • Symphonie no 9 avec Pierrette Alarie, Maureen Forrester et Léopold Simoneau sous la direction de Wilfrid Pelletier
  • Marie-Magdeleine avec Régine Crespin sous la direction de Mors
  • Don Carlos avec Boris Christoff, John Vickers et Tito Gobbi sous la direction de Carlo Maria Giulini
  • Siegfried avec Birgit Nilsson sous la direction de Sir Georg  Solti
  • Aida avec John Vickers sous la direction de Zubin Mehta
  • L’enfance du Christ avec Dame Janet Baker sous la direction de Sir Colin Davis
  • Boris Godounov avec John Lanigan sous la direction de Sir Edward Downes

Honneurs

De nombreux honneurs et récompenses jalonnent la carrière de Joseph Rouleau. En voici la liste.
Prix Archambault (1949)
Prix Calixa-Lavallée (1967)
Officier de l’Ordre du Canada (1977)
Prix Denise-Pelletier (1990)
Intronisé au Panthéon canadien de l’art lyrique (1992)
Officier de l’Ordre national du Québec (1999)
Prix Opus (2003)
Grand officier de l’Ordre national du Québec (2004)
Prix de la Gouverneure générale du Canada (2004)
Prix Hommage de la Bourse RIDEAU (2006)
Nommé Professeur émérite de l’UQÀM (2007)
Compagnon de l’Ordre du Canada (2010)

Immeubles baptisés à son nom
Complexe culturel de Matane
Un pavillon du Domaine Forget 

Doctorats honorifiques 
Université du Québec à Rimouski
L’École de musique Schulich de l’Université McGill 

Vient de paraître
Russian Operas russes - Analekta

Biographie
À tour de rôles – Joseph Rouleau, basse – Itinéraire artistique, Jacques Boucher et Odile Thibault, Fondation Jeunesses musicales Canada, Montréal, 2004, 438 pages

 

 

 

 

 

   

 

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