Joseph Rouleau : portrait (1er épisode)

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1. Joseph Rouleau : Boris Godounov

La première chose qui frappe chez Joseph Rouleau, ce n’est pas sa voix, ronde comme un écho porté par les parois d’un tunnel en pierre. Non! Oublions, pour l’instant, la voix qui l’a mené sur la plupart des grandes scènes lyriques du monde. Ce qui frappe au premier abord chez le chanteur, c’est sa démarche. Au sortir de l’ascenseur, il vient vers moi droit comme un I, malgré l’âge. Il tend la main, avec le sourire. Sa « jeunesse », je l’avoue, m’impressionne.

J’aurai 85 ans le 28 février 2014.

À le voir, on ne le dirait pas. Il est alerte, fait montre d’une mémoire étonnante, même pour un homme plus jeune que lui, d’un sens de l’humour hors du commun et de modestie. Quand je lui fais remarquer qu’il a l’air en pleine forme, il rétorque :

Jusqu’à maintenant, ça va bien.

L’âge ne semble pas le ralentir. Au moment de notre entretien dans la magnifique salle de concert des Jeunesses musicales du Canada, le chanteur préparait deux récitals. De plus, il accompagnera en Europe un groupe de mélomanes du 23 avril au 7 mai 2014. Joseph Rouleau fait ça, dit-il, depuis 12 ans, associé à un voyagiste de Québec.

Les gens qui viennent avec nous, c’est pour visiter les endroits où on va et pour assister à des spectacles d’opéra, à des concerts de musique symphonique, à des ballets et à de la danse contemporaine.

Pendant quinze jours, le groupe accompagné du chanteur passe au moins dix soirs au théâtre ou dans une salle de concert. Après avoir passé la journée à visiter, accompagné d’un géographe, des endroits comme Saint-Paul de Vence, Nice, Toulon, Monaco, Lyon, des châteaux de la Loire, certains lieux mythiques de Paris et le château de Versailles.

Ce n’est pas des vacances, mais c’est très intéressant. Et ce sont des gens naturellement qui aiment la musique!

La musique, Joseph Rouleau l’aime au point que « ma vie » fuse aussitôt de sa bouche, si on lui demande de compléter la phrase :

Chanter, c’est…

De grandes réalisations autant personnelles qu’artistiques jalonnent son parcours. Chanteur, activiste, professeur, administrateur, voilà les multiples facettes de cette personnalité attachante.

Au sommet de son art, il a pu côtoyer et travailler avec les plus grands artistes lyriques de la seconde moitié du XXe siècle : Maria Callas, Joan Sutherland, Kiri te Kanawa, Victoria de Los Angeles, Luciano Pavarotti, Placido Domingo, Cesare Siepi.

Comment a-t-il vécu le travail avec eux?

On est des égaux. On met notre costume, on se maquille et puis on défend un rôle. On est un personnage.

Après notre rencontre, Joseph Rouleau allait dîner, m’a-t-il confié, avec la basse turque Burak Bilgili. Bilgili jouait et chantait alors le rôle de Nilakantha dans Lakmé, à l’Opéra de Montréal. Bilgili s’attendait à recevoir la proposition de chanter le rôle de Philippe II dans Don Carlos de Giuseppe Verdi. Il voulait savoir si Joseph Rouleau accepterait de le coacher, le cas échéant.

À l’occasion du lancement de son dernier enregistrement intitulé Joseph Rouleau – Opéras russes, l’Opéra de Montréal désire rendre hommage à cet artiste hors normes en traçant un bref portrait de l’homme et de l’artiste.

Vouloir faire le tour de la vie et de la carrière de Joseph Rouleau en quelques feuillets équivaudrait à vouloir faire un tour du monde en deux jours. J’ai passé plus d’une heure et demie avec lui. J’ai appris beaucoup de choses. Mais j’étais loin de me douter du peu que j’avais appris. La basse m’a offert la biographie que lui ont consacrée Jacques Boucher et Odile Thibault, À tour de rôles. En lisant un passage par ci un autre par-là, la renommée du chanteur et l’envergure de l’homme me sont véritablement apparues.

2.Vie de famille

Joseph Rouleau voit le jour le 28 février 1929 à Matane, en Gaspésie. Exactement huit mois plus tard, le « lundi noir » marque l’une des trois étapes du krach boursier de 1929. Ce bouleversement n’aura, semble-t-il, pas d’impact sur la famille Rouleau. Celle-ci comptera cinq garçons et trois filles.

Moi, je suis le sixième. Maintenant on reste quatre.

Le père du chanteur, Joseph-Alfred Rouleau, était ingénieur forestier. Il a été du premier contingent des ingénieurs forestiers diplômés de l’Université Laval à Québec. Monsieur Rouleau commence à travailler pour le gouvernement du Québec sur la Côte-Nord.

C’est lui qui est arrivé le premier à Shelter Bay qui s’appelle maintenant Port-Cartier. L’un de mes frères est né à Shelter Bay, un 24 décembre.

Les sept autres enfants Rouleau naissent et sont baptisés à Matane, précise le chanteur.

Sa mère, Florence Bouchard, était originaire des Petites Bergeronnes, près de Tadoussac. Conduit dans cette région par son travail, l’ingénieur forestier fait sa rencontre.

Ils se sont mariés, maman avait 19 ans et papa, 29 ans.

Plus tard, le couple s’installe à Matane où Florence Bouchard ouvre une lingerie et où Joseph-Alfred Rouleau devient entrepreneur forestier.

L’enfance de Joseph Rouleau se passe entre Matawin, en Mauricie, où son père tient chantier l’hiver, et Matane. Entre sa ville natale et Pointe-au-Père, près de Rimouski où, à huit ans, il est envoyé en internat au couvent des Filles de Jésus. C’est là que le jeune Joseph fait valoir une voix de soprano et qu’il commence à apprendre le piano. Ces études de piano, il les poursuivra, à partir de 1942, au Collège Jean-de-Brébeuf où ses parents l’inscrivent avec ses quatre frères. Jusqu’à seize ans, Joseph Rouleau s’intéresse plus à ses études et aux sports qu’à la musique. Il fait partie, d’ailleurs, de l’équipe de hockey du Collège en 1947-48. Ce n’est qu’à l’âge de seize ans, et fortuitement, qu’il découvre sa « voix ».

Sa voix profonde de basse lui fera faire le tour du monde. D’abord, l’Italie pour étudier, puis l’Angleterre pour amorcer une carrière brillante et se faire un nom. Ensuite, la France, l’Union soviétique, l’Écosse, les États-Unis, la Suisse, l’Afrique du Sud, le Chili, l’Allemagne, la Hongrie, L’Espagne, la Roumanie, Monaco, les Pays-Bas, le Pays de Galles, l’Autriche. Au Canada, il se produit non seulement à Montréal, mais aussi à Québec, Toronto, Ottawa, Hamilton, Vancouver.  

Même s’il a quitté Matane très jeune, Joseph Rouleau n’oublie pas d’où il vient. Sa ville natale comme le fleuve Saint-Laurent l’ont nourri.

Je suis un Gaspésien. J’ai chanté partout dans le monde, et partout – papa était décédé quand j’ai commencé ma carrière – je faisais mon signe de croix avant d’entrer en scène et je disais : « Papa, aide-moi! » Ce n’est pas tout. À cette invocation, il ne pouvait s’empêcher d’ajouter un constat : « Maman, mon Dieu que je suis loin de Matane! J’ai toujours, toujours dit ça.»

Malgré une carrière exigeante, le chanteur s’est marié. Deux fois.

Ma première épouse était une Américaine, qui est décédée maintenant.

Ils ont eu une fille, Diane.

Elle aura 60 ans le 26 octobre. Ma fille Diane a cinq enfants. Elle vit à Fishkill dans l’État de New York.

Sa deuxième femme, Renée Morreau, était dans le corps de ballet de l’Opéra de Covent Garden. Ensemble, ils ont eu une fille et un fils. Jessica, sa fille, vit à Londres. Elle est mariée et elle a deux enfants.

Je viens juste de lui parler, là. C’est drôle, non ?

Son fils Marc vit à Saint-Lambert.

Marc a deux filles et Jessica a deux garçons. J’ai neuf petits-enfants.

Bien qu’il soit discret sur sa vie de famille, on sent l’importance que sa femme, ses enfants et petits-enfants tiennent dans sa vie.

3 - L'étincelle

C’est autour d’un feu de plage qu’a été allumée l’étincelle à l’origine de la carrière de Joseph Rouleau.

J’ai commencé à chanter, c’est une pure coïncidence.

Un ami de la famille, Gilles Lefebvre, l’invite avec son frère Gontran au chalet de ses parents dans les Laurentides.

Alors on est partis sur le pouce pour aller au lac Simon. Et puis Gilles, le soir, sortait son violon, faisait un feu sur le bord du lac et faisait chanter tout le monde. Moi, j’avais 16 ans à ce moment-là, peut-être 17 ans. Je ne connaissais rien, à part Alouette et Au clair de la lune.

Gilles Lefebvre, le fondateur des Jeunesses musicales du Canada, faisait une carrière de violoniste et avait étudié en France.

À la fin des années 40, Joseph Rouleau poursuit ses études au collège Jean-de-Brébeuf.

Je faisais mes études classiques pour aller à l’université, devenir un professionnel, un avocat, un ingénieur comme papa. Gilles (Lefebvre) me dit « Tu as une voix, tu devrais aller étudier le chant ». Moi, étudier le chant?

À l’adolescence, Joseph Rouleau est très sportif.

Je jouais beaucoup au hockey, je jouais beaucoup au tennis. J’ai toujours aimé les sports. J’ai dit : «  Voyons! Voyons!»

Cependant, chez les Rouleau, on aime la musique parce que Joseph-Alfred Rouleau prête sa grande maison de la rue Mapplewood (devenue Édouard-Montpetit) à des imprésarios pour des concerts.

J’avais étudié le piano, mais jamais, jamais je n’avais pensé que je ferais une carrière musicale. J’ai écouté Gilles, et la pianiste Colombe Pelletier m’a emmené chez un professeur, Monsieur Woolley, un Haïtien, sur la rue Saint-Denis. Un ténor. Il m’a demandé de chanter. Je lui ai dit : Monsieur, je ne connais rien. Je ne connais pas de chanson. Finalement, ce que j’ai chanté pour lui, c’est Ô Canada.

Cette chute a eu l’heur de déclencher un éclat de gaité que je n’ai pu refréner. Sous le chant patriotique, Édouard Woolley entend une voix.

Il m’a accepté comme élève, puis j’ai commencé à prendre des leçons de chant une demi-heure par semaine entre deux parties de hockey. Et j’entendais parler des concours amateurs, c’est comme ça que je me suis présenté à CKAC, CHLP, et dans les clubs de la rue Saint-Laurent. Ils nous donnaient une radio, une montre.

Joseph Rouleau ne cache pas que c’est la force des applaudissements qui détermine le vainqueur des concours amateurs.

Mon frère Gontran emmenait les gars du collège quand je chantais. Ça faisait beaucoup plus d’applaudissements, puis je gagnais.

Ici, la basse fait entendre un rire profond.

Peut-être que je démontrais des qualités vocales, mais c’était organisé.

Le chanteur continue de rire.

J’avance l’hypothèse qu’il a vécu Star Académie avant le temps. Il continue de rire avant d’admettre: « Peut-être, peut-être! »

Ces concours, qu’il gagne chaque fois qu’il s’y présente, posent les premiers jalons de la carrière du chanteur.

Et puis je me suis présenté à des concours plus sérieux, comme le Prix Archambault en 1949.

Mais avant de se présenter à ce prix, Joseph Rouleau change de professeur de chant. C’est chez Albert Cornellier qu’il fait la connaissance de futurs collègues, dont Yoland Guérard.

On a étudié avec le même professeur, Albert Cornellier, un Québécois qui avait vécu et fait sa carrière de chanteur en France et qui était revenu au Québec vers 1947-48. J’ai été un de ses premiers élèves ici, à Montréal. Et puis Yoland est venu, Claire Gagnier, Huguette Tourangeau, Claude Corbeil. Quand ils m’ont vu là, tout le monde est venu.

C’est Albert Cornellier qui incite le jeune homme à s’inscrire au Prix Archambault. Le prix, organisé par la maison de musique Archambault, a été le précurseur d’un concours très prestigieux : celui de l’Orchestre symphonique de Montréal. 

Je me suis présenté. Il fallait chanter cinq pièces. Il y avait un jury.

Le jury, cette année-là, se compose d’Anna Malenfant, Eugène Lapierre, Sarah Fischer et Marcel Valois, critique à La Presse. Les concurrents doivent non seulement interpréter cinq pièces, mais aussi lire une page de solfège et battre la mesure.

Mais moi, je n’avais jamais fait ça. J’ai commencé; à la deuxième mesure, ils m’ont arrêté. Ils m’ont demandé si j’étais nerveux. J’ai dit : je ne connais pas ça. Sur quoi, le jury le remercie. « À cinq heures de l’après-midi, je suis revenu, et ils m’ont déclaré gagnant du prix Archambault. »

Dans son évaluation, le jury salue non seulement les grandes possibilités vocales du jeune homme, mais aussi son honnêteté.

J’avais dit à mes parents avant, que, si je gagnais le prix Archambault, j’essaierais de devenir un chanteur. Si, à l’âge de 30 ans, je n’avais pas réussi, je ferais d’autre chose.

Si Gilles Lefebvre a allumé l’étincelle, le prix Archambault a été le carburant de la carrière de Joseph Rouleau.

« Très important », souligne le chanteur. On gagnait 100 $ et une apparition aux Matinées symphoniques de Montréal, avec monsieur Pelletier qui dirigeait l’Orchestre symphonique à l’école Le Plateau. C’est là que j’ai rencontré monsieur Pelletier. Je ne savais pas que ça existait, les Matinées symphoniques. Il m’a entendu. Il m’a dit : «Mon petit, d’où venez-vous? »

<!--[endif]-->-Je viens de Matane.
-Ah oui? Qu’est-ce que vous faites?
-Je fais mes études classiques au Collège Jean-de-Brébeuf. Je veux aller à l’université.
-Il faut venir au Conservatoire.
-Le Conservatoire, c’est où ça?

Je savais où était le Forum. Papa avait acheté trois billets de hockey et on allait à toutes les parties du Canadien. Moi, j’aimais beaucoup ça.

Peu importe son ignorance de l’institution, cela n’empêche pas Joseph Rouleau d’y entrer sous l’aile bienveillante de Wilfrid Pelletier, alors directeur du Conservatoire. 

À LIRE

Biographie
À tour de rôles – Joseph Rouleau, basse – Itinéraire artistique, Jacques Boucher et Odile Thibault, Fondation Jeunesses musicales Canada, Montréal, 2004, 438 pages

Vient de paraître
Russian Operas russes - Analekta

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