Je me souviens... de l'Albani

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Portrait de pvachon

Un nom de scène italien, et pourtant, elle est Québécoise. Son vrai nom : Emma Lajeunesse (1847-1930).

L’Albani a illuminé certaines scènes lyriques parmi les plus prestigieuses au 19e siècle et marqué l'histoire sur deux plans. Primo : en tant que cantatrice, elle figure parmi les grandes de sa génération, toutes nationalités confondues. Secundo : en tant que Québécoise, elle est la première à connaître la renommée internationale. Son nom reste pourtant peu connu du grand public, son éclat s’étant injustement terni au fil du 20e siècle. Elle défraie pourtant la manchette à son époque et s'attire les éloges de la critique et devient la «gloire nationale» du Canada.

1972 marque le centenaire de ses débuts au Covent Garden de Londres. Jusqu’à cette année-là, seules une plaque commémorative à l’emplacement de sa maison natale à Chambly et une artère Albani dans le Nord-Est de Montréal rappelaient à notre mémoire le souvenir d'Emma Lajeunesse.

Pour commémorer ce centenaire, le critique musical Gilles Potvin fait paraître la traduction française de son autobiographie, contribuant du même coup à relancer sur la place musicale la carrière de notre illustre compatriote et à l'extirper d'un injuste oubli. Depuis, un certain nombre d'articles ont relaté sa carrière pour aider à maintenir vivant le souvenir de la première grande artiste canadienne. En 1980, le gouvernement canadien l'immortalisait en émettant un timbre-poste à son effigie.

 Aujourd'hui, on ne s'étonne plus qu'une Québécoise atteigne à la renommée internationale, qu'elle éblouisse la scène musicale. On s'étonne plutôt en fait, avec le recul de l'histoire, qu'une Albani soit tombée dans l'oubli. Et pourtant, son importance est plurielle dans notre propre histoire : enfant prodige, l’une des premières Canadiennes à composer, l'une des premières artistes d'ici à se rendre en Europe pour des études musicales poussées et, enfin, la première de nos compatriotes à illustrer son pays sur la scène internationale.

L'étoile d'Albani a brillé pendant près de vingt-cinq ans au panthéon de l’art lyrique, au même degré que ses contemporaines Patti et Melba. Son don musical était indiscutable, en plus de recevoir une voix hors du commun. Les quelques enregistrements sonores qui nous restent d’elle témoignent de la qualité de sa voix, de sa souplesse et de sa clarté et du style de l'époque.

Soprano léger, on disait de sa voix qu’elle était cristalline et d'une douceur exquise, convenant parfaitement bien aux héroïnes du bel canto italien. Avec les années, sa voix prit de la rondeur, du coffre et de la robustesse, lui permettant d'ajouter des rôles plus dramatiques à son répertoire : 43 rôles dans 40 opéras.

 

L'importance de sa carrière tient en fait à son association à l'une des plus célèbres maisons d'opéra de l'époque comme encore aujourd'hui : le Royal Opera House, Covent Garden, où elle est l’une des têtes d’affiche pendant près de vingt saisons. C’est là qu’elle chante Gluck, Mozart, Bellini, Rossini, Verdi, Meyerbeer, Gounod, Thomas, Wagner. Elle ouvre ainsi la voie à toute une série de chanteurs canadiens qui s’y produiront et feront aussi notre fierté : Jeanne Maubourg, François-Xavier Mercier, Béatrice La Palme-Issaurel, Pauline Donalda, Éva Gauthier, Sarah Fischer, et plus récemment Joseph Rouleau, Richard Verreau, Louis Quilico, André Turp, et plusieurs autres…

Albani est aussi sollicitée par d'autres scènes prestigieuses comme le Théâtre-Italien de Paris qui retrouve sa splendeur d'antan avec son arrivée. D'elle, un critique parisien écrit : «le public lui aussi a repris le chemin de ce théâtre, quelque temps abandonné, et les dilettanti fidèles ont retrouvé les beaux jours disparus. A quel talisman est due, après tant d'infructueux efforts, cette sorte de résurrection? au talent d'Albani. Il a suffi du rayonnement d'une étoile pour illuminer l'horizon.»  Après Paris suivent Saint-Pétersbourg et l'Amérique.

Elle adopte l'Angleterre comme patrie et avec elle, sa vie culturelle et ses moeurs. Mais jamais elle n'oublie ni ne renie son pays natal comme le prouvent ses neuf tournées pancanadiennes et les nombreux récitals qu'elle y donne. 

Ses distinctions sont impressionnantes : l'Ordre du Mérite du roi Kalakua des îles Sandwich (îles Hawaï), du roi de Suède, du roi du Danemark, du duc de Saxe-Cobourg; le titre de Cantatrice à la cour Royale (Hofkammersängerin) sous Guillaume 1er et celui de Dame Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique; la médaille Beethoven et la médaille d'honneur commémorative du Jubilé de la reine Victoria. Ces honneurs ne sont que la reconnaissance de son art, un art bâti sur un travail acharné au service d’un talent prodigieux. Le respect que lui voue la classe aristocratique n'est pas exceptionnel pour cette époque, dans la mesure où seules les grandes divas en étaient gratifiées. Ce qui a été exceptionnel, c'est l'amitié d’une des nôtres avec la reine Victoria, une amitié interrompue par la mort de la souveraine en 1901. C’est d’ailleurs son chant aux funérailles privées de la reine Victoria dans la chapelle du château de Windsor qui scellera pour toujours leur amitié.

A son passage à Montréal en 1925, le légendaire pianiste français Alfred Cortot avait écrit à propos d’’Albani :

Albani est une des grandes gloires de la musique, et elle a assurément fait beaucoup pour faire éclater le nom canadien sur toutes les rives étrangères. Elle fut presque toute une époque et, si le Canada est fier de l'avoir eue comme enfant, le monde entier est fier de l'avoir eue comme artiste.  (La Presse, 7 avril 1925)

Il est bon de se souvenir… 

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