Une immense solitude

Actualités lyriques

Par Hélène Dorion

15 novembre 2016

On ne peut que penser, après avoir vu Don Giovanni, combien l’opéra a tout à nous dire du présent et de notre monde contemporain…

Les transpositions d’époque semblent ne tenir parfois qu’à la volonté d’un metteur en scène de mettre au goût du jour une œuvre surannée. Il est impossible de penser cela après avoir vu ce Don Giovanni que nous présente l’Opéra de Montréal avec une distribution remarquable et une mise en scène de David Lefkowich juste et pertinente.

Nous sommes ici au milieu du vingtième siècle. Don Giovanni, séducteur impénitent, violente Anna qui réussit heureusement à s’enfuir dans les bras de son père. Mais elle ignore l’identité de son agresseur masqué qui tue son père qui a voulu la protéger.

Hautain, suffisant, léger, Don Giovanni connaît toutes les ruses pour berner les femmes et échapper à leur vengeance.

Mais qui est donc Don Giovanni ? Certes, un maître de séduction, un être qui n’existe que par son désir des femmes qu’il dévore une après l’autre comme des proies, sans égard pour la souffrance qu’il engendre. Don Giovanni a tous les attributs du séducteur éhonté. Il ment, il trompe et trahit, enjôle et abandonne. Sa vie ne tient qu’à ce fil ténu qu’est le désir. Insatiable, il est l’esclave de sa soif et ne vit que pour séduire et consommer les femmes comme il le ferait d’une bouteille de vin. Il les dévore sans que soit jamais assouvi son désir qui s’avère aussi profond qu’un puits. Un puits vide d’où l’on entend résonner son immense solitude.

Car Don Giovanni est un être seul, c’est-à-dire incapable d’aimer. Incapable de prendre le risque de ressentir l’amour ou même de l’empathie, du respect, de la bienveillance ou de la compassion pour un être. Il n’existe qu’à travers la dévoration de l’autre.

En fait, il ne ressent rien. Ni du côté de l’amour ni du côté de la peur. Ainsi, au moment où le Commandeur lui demande de se repentir, il sera incapable non seulement d’envisager de changer de vie mais aussi de regretter ses actes et de ressentir le moindre remords envers celles qui ont été ses victimes.

Bien sûr il manque à Don Giovanni la lucidité nécessaire pour être conscient de ses comportements, mais il lui manque aussi la capacité d’aimer, d’aller à la rencontre de sa propre vulnérabilité pour se lier véritablement à l’autre.

Anna, Elvira et Zerlina seront ses proies, tour à tour séduites et trompées, conquises et abandonnées chaque fois dans la confusion causée par Don Giovanni qui semble connaître tous les masques de la trahison et n’a  cure de la souffrance qu’il engendre. Mais ces femmes et leurs fiancés orchestreront une vengeance qui sera finalement exécutée par le père d’Anna – statue du Commandeur ressuscitée par la volonté de rétablir l’ordre des choses. Ainsi Don Giovanni ira-t-il brûler dans les flammes de l’enfer.

On dit de Don Giovanni que c’est « l’opéra des opéras ». La quintessence du génie de Mozart se déploie en effet ici de telle sorte que le ravissement est total. Peu importe le siècle, le personnage se réinvente, les maîtres de séduction se métamorphosent et continuent de s’incarner sous diverses figures, de telle sorte que les Don Giovanni de la vie sont plutôt antipathiques… Celui de  Mozart, heureusement, nous fait parfois rire !

Photo : Yves Renaud

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