Nicole Lorange : Tosca

Actualités lyriques

Par Richard Raymond

29 août 2016

PORTRAIT : 2 de 2

Tosca, Tosca, Tosca ! Ça résonne comme un coup de fouet ! N’est-il pas étonnant qu’une femme aussi affable que Nicole Lorange ait pu faire de la cantatrice, amante passionnée, jalouse et colérique, sa carte de visite? Car, ce rôle colle à la peau du soprano lirico spinto au naturel rieur toute la décennie des années 80.

Ça commence à la fin des années 70. Nicole Lorange est appelée à passer une audition devant maestro Zubin Mehta. Elle ignore qu’il cherche une Tosca.

« Il m’a fait chanter le rôle au complet. J’étais toute seule sur la scène. Il m’a dit : « The more I hear, the more I love it. »

Maestro Mehta l’engage pour aller donner, en Israël, l’intégrale de l’œuvre de Puccini en concert. Il ne sait pas, à ce moment-là, que Nicole Lorange a déjà endisqué Tosca.

« Quand j’ai fait Tosca en Israël, je savais mon rôle sans l’avoir fait sur scène. »

Cette expérience sera mémorable à plus d’un titre. Outre le plaisir de chanter pour maestro Mehta et d’y recueillir des critiques très élogieuses, Nicole Lorange croise un personnage excentrique dans un escalier. Et ce n’est pas un personnage d’opéra.

« Il me prend dans ses bras et me dit : " I love you ! " Moi, je ne le connaissais pas. J’ai dit à ma pianiste : " Qui est-ce ? " Elle dit : " Je te le dirai tantôt. " (Elle éclate d’un rire généreux). Il est venu à toutes mes répétitions ; il est venu à mes cinq représentations. »

Cet « il », c’est Radu Lupu, qui est en Israël pour enregistrer tous les concertos pour piano de Beethoven avec Zubin Mehta. La soprano souhaite aller l’entendre en concert. Seulement, il n’y a plus de billet. La mère de Radu Lupu lui cède le sien.

« Je suis allée le voir après. Il me reprend encore dans ses bras et dit : " Did you like it ? " Je pleurais. Je n’avais pas de mots. Je n’avais jamais entendu du si beau piano. »

Israël réserve encore une autre joie, un rare privilège, à Nicole Lorange.

« J’avais le studio de Rubinstein, son grand neuf pieds. Je jouais du piano toute la journée. Ça, ç’a été une expérience vraiment extraordinaire, la Tosca d’Israël. »

L’Afrique du Sud

En Afrique du Sud, où elle reprend le rôle de la cantatrice, la chanteuse doit répondre à une demande bizarre.

« Le metteur en scène était fou. Il voulait que je donne un coup de genou dans les parties de Scarpia. Moi, j’ai dit : " Je veux bien faire ce que Verdi voulait, (Elle rit de bon cœur) mais je ne ferai pas ça. " (Elle éclate de rire) Il n’était pas content. »

Le ténor italien Ferruccio Tagliavini chante Cavaradossi.

« L’orchestre ne savait pas sa partition. C’était un jeune qui dirigeait. À un moment donné, Tagliavini dit : " Écoutez ! quand vous aurez appris votre partition, on reviendra. " On est partis. Huit heures que ça a duré. »

Montréal, enfin, peut l’entendre

En 1980, Tosca prend l’affiche pour la relance de l’Opéra de Montréal.

« La révélation du spectacle, c’est Nicole Lorange… Elle est jeune, elle est belle, elle est désirable : une vraie Tosca. Elle joue avec une grande vérité et projette une voix puissante, juste et expressive. » La louange n’est pas innocente. Elle coule de la plume de Claude Gingras à l’issue de la première, en octobre 1980. L’encre de l’ex-critique de La Presse a empoisonné plus d’un artiste lyrique.

Le MET veut l’entendre

Non seulement Tosca est sa voix, mais c’est aussi sa voie. Un contrat pour aller chanter l’opéra en Angleterre et en Écosse est déjà dans sa poche. Et pas avec n’importe quelle maison. Avec l’une des plus prestigieuses : le Metropolitan Opera de New York.

À sa première audition, un personnage important était absent : James Levine. Elle doit retourner auditionner en sa présence. Car nulle n’entre au MET sans l’approbation de celui qui, en 2016, en est encore le grand manitou.

Elle fait ses débuts dans la Grosse Pomme, en interprétant le rôle-titre d’Adriana Lecouvreur, sous la baguette de maestro Thomas Fulton. Pour elle, le MET reste encore le nec plus ultra.

« C’était toute une expérience parce que où est-ce que j’aurais appris tous les opéras que j’ai appris au MET ? »

Pendant ses années MET, de 1981 à 1987, les rôles se succèdent : Manon Lescaut (Puccini), Suor Angelica (Puccini), Elisabetha (Don Carlos de Verdi), Donna Elvira (Don Giovanni de Mozart), Francesca et Samaritana (Francesca da Rimini de Zandonai) et Santuzza (Cavalleria Rusticana de Mascagni).

Ça nous donne le vertige, à nous, néophytes.

« J’avais une facilité, je pouvais apprendre un opéra de 400 pages en deux jours. Il faut connaître toute la partition, pas seulement sa partie. Je lisais et je retenais. »

Et ailleurs

Pendant ses années MET, Nicole Lorange est sollicitée pour se produire aussi à Paris (Le Roi Arthus d’Ernest Chausson), à Vancouver (La Bohème), à Calgary (La Forza del destino), à Tucson en Arizona (Manon Lescaut) et à Montréal (Ernani de Verdi, Cavalleria Rusticana et Le Cid de Massenet).

C’est sans compter les récitals : au Festival de Lanaudière avec Gino Quilico, à la Place des Arts, à la Salle Claude-Champagne et à Québec, avec son ami et pianiste, Claude Savard.

Un concert mémorable

Mais le concert dont elle se rappelle avec émotion, elle le donne en 1984. Pendant qu’elle est en vacances à Malaga, Placido Domingo, qui finit le film Carmen dans la région, demande à la voir.

Le jour suivant, on l’emmène là où le ténor tourne sa dernière scène. Il lui demande de chanter en concert avec lui le samedi suivant. Elle se rappelle que Placido Domingo avait reçu une montagne en cadeau d’une vieille dame, mais elle ne se souvient pas du nom de la localité où l’événement a eu lieu.

« On était sur la montagne, le public était en bas. La pleine lune, les étoiles, les feux de camp. Un concert de rêve. Il était fatigué parce qu’il venait de finir le film. »

Non seulement le ténor venait-il de terminer le tournage de Carmen, mais il avait aussi fait sept ou huit heures de route. Les oreilles attentives perçoivent sa fatigue.

« J’étais en voix. Les gens étaient venus me voir après le concert. Et ils me disaient : " Mon Dieu, mais Placido... " Je leur expliquais qu’il était très fatigué. Il faisait très chaud. Le concert avait commencé à onze heures, onze heures et demie le soir. Moi, je n’avais rien répété avec lui. Il faut être prêt. »

Chanter sans répéter

Au cours de l’entrevue, Nicole Lorange répétera souvent qu’elle s’est produite soit en concert soit dans un opéra sans avoir beaucoup répété. Comment fait-on pour chanter sans avoir répété ?

« C’est parce qu’on est dedans. On est vrai. On s’oublie. Ce n’est pas nous. On devient (le personnage). Mais il faut savoir son rôle. »

Sa réponse me laisse pantois. Je ne cache pas mon étonnement que deux chanteurs puissent « s’accorder » sans avoir répété.

« Il y a toute une maturité qui s’est faite aussi. En 82 ou 83, le MET m’appelle un samedi pour remplacer Leonora dans La Forza del destino. Ça faisait six ans et demi que je ne l’avais pas chanté. Le dimanche, j’ai pris l’avion, j’ai regardé la partition. À mon arrivée, il y avait l’italienne avec orchestre et, le mardi, j’étais en représentation. »

Être prête pour l’aventure

Faire carrière dans l’art lyrique, c’est loin d’être une sinécure. Il faut avoir l’âme à la fois d’un aventurier et d’un ascète.

« Il faut aimer voyager, aimer l’aventure ; il faut aimer être à l’hôtel, aimer le silence. Parce qu’il faut protéger sa voix, il faut reposer sa voix. Ce n’est pas tant la voix qui est fatiguée, ce sont les émotions qui fatiguent le corps, les énergies. »

Elle rit. Oui, mais les émotions ne nourrissent-elles pas le corps aussi ?

« C’est l’amour de la musique, ce n’est pas juste le chant, c’est le respect des compositeurs, c’est plein de choses, c’est la vie de l’âme, la vie du cœur. »

L’admiratrice

Partout où elle chante, le public, ses partenaires ou ses musiciens admirent Nicole Lorange. La chanteuse admire d’autres chanteurs et a l’humilité de le dire. Le premier qu’elle cite, c’est Jon Vickers, le plus grand ténor qu’ait connu le Canada.

« J’allais l’entendre tous les soirs au Staatoper lorsque j’étais étudiante à l’Académie de Vienne. C’est un grand artiste, le plus complet. »

Parmi les artistes vivants, il en est un qui occupe une place spéciale. Elle a chanté tant de fois avec lui, notamment dans Francesca di Rimini au MET.

« Placido (Domingo) est un grand musicien. C’est comme chanter avec un grand violoncelliste. (Elle imite un violoncelle.) C’est merveilleux. »

Elle reconnaît également leurs mérites aux contemporains.

« Aujourd’hui, Kaufman (Jonas) fait très bien. C’est magnifique, ses enregistrements. Et puis, il y a Netrebko (Anna). Elle a vraiment tout. Elle n’est pas prétentieuse. Elle ne fait pas diva dans la vie privée. »

Et puis surprise ! Une artiste québécoise qu’elle n’a pas connue en cours de carrière : la mezzo-soprano Fernande Chiocchio.

« Lorsqu’elle a été intronisée (au Temple de l’Art lyrique), je suis allée la voir parce qu’elle avait bien parlé. Vraiment, je l’admirais. Depuis ce temps-là, on se téléphone, on est devenues de bonnes amies. C’est une grande musicienne. »

Ne faut-il pas une grande musicienne pour en reconnaître une autre ? Et ce que Nicole Lorange ne mentionne pas dans sa modestie, c’est qu’elle a elle-même été intronisée au Temple en 1999.

La chansonnette

Qui pourrait penser que la diva a poussé la chansonnette ? En 1988, on lui demande d’aller au San Francisco Opera seconder Eva Marton pour la Gioconda de Ponchielli.

« Elle ne voulait pas faire les répétitions. C’était écrit dans le contrat que, si elle annulait, c’était moi qui faisait l’opéra. »

Finalement, Eva Marton annule son contrat pour des raisons familiales. La suite montre qu’une grande chanteuse n’est pas à l’abri des déboires ni des déceptions. Nicole Lorange participe à toutes les répétitions. Finalement, le chef d’orchestre décide de confier le rôle de Gioconda à une autre chanteuse qui est sa petite amie.

« Ça m’a donné un coup de barre, je ne voulais plus… je ne voulais plus... Je suis revenue ici, j’étais complètement – elle hésite – défaite. Ça m’a fait très mal. »

Par la suite, elle donne de nombreux concerts au Québec, à la Salle Claude-Champagne, à l’aréna Maurice-Richard, au Domaine Forget, à l’Université McGill et à la Place des Arts, notamment. Ailleurs aussi.

« J’ai fait une tournée en Asie. Justement, j’ai remplacé. Comme j’étais Canadienne, il n’y avait pas de problème avec le passeport et le visa. Je suis arrivée à New York et j’ai tout appris : Memory, I could have danced all night, La vie en rose. Je n’avais jamais chanté ça. On faisait une soirée opéra et une soirée chansons populaires à la demande du public. »

Cette tournée la mène à Pékin, Shangai, Taipei, Manille, Séoul, Hong Kong, Singapour et Kuala Lumpur. De plus, dans presque toutes ces villes, elle donne une classe de maître.

« C’était merveilleux. Une belle tournée. Cela a été une expérience extraordinaire pour moi. »

Elle quitte le devant de la scène en 1993 après avoir donné de nombreux récitals pendant trois ans, surtout au Québec. Malgré cela, elle ne se retire pas de la scène musicale. De 2000 à 2011, elle est titulaire de la classe de chant au Cégep de Trois-Rivières et est membre de divers jurys, en plus de donner des classes de maître. Si elle a délaissé la scène, une chose reste : chanter.

L’amour du chant toujours

Car, chanter, pour elle, c’est une sorte d’ancre.

« C’est exprimer des émotions de toutes sortes. Je ne peux pas vous dire que je suis arrivée au chant. Quand j’étais toute petite, j’étais à la campagne et j’allais chanter dans les champs devant les vaches. J’ai toujours chanté. »

Elle ne peut pas le faire actuellement et cela peine beaucoup la chanteuse. Nicole Lorange a été opérée en octobre 2015 et doit attendre au moins un an avant de recommencer à s’adonner à sa passion du chant.

« J’avais complètement perdu la voix. J’avais un nodule sur la tyroïde et sur les parathyroïdes, j’avais une tumeur. Mais, heureusement, ce n’est pas cancéreux. »

Après avoir relaté cet épisode difficile, elle termine l’entrevue sur un rire généreux, comme la femme qu’elle est. Une dame de cœur.

 

 

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