Chanter, un état d'être.

Actualités lyriques

Par Richard Raymond

02 mai 2015

Portrait de la mezzo-soprano Fernande Chiocchio - 2e partie

Première partie

La mezzo-soprano Fernande Chiocchio a donné nombre de concerts et interprété de nombreux rôles à la scène au cours de sa carrière.

Outre le récital et l’opéra, la musique contemporaine retient son attention à la fin des années 1960. Elle fait alors partie d’un trio avec Josephe Colle et Claude Létourneau. Gilles Tremblay a écrit une pièce intitulée Kekoba. Il cherche des interprètes.

« Il a engagé le trio. Ça été mon premier contact. »

À première vue, cette musique la décontenance.

« Quand j’ai ouvert la partition, j’ai vu un grand rond avec plein de zigzags dans tous les sens. Pis à côté, il y avait des notes étagées sur une petite portée : un accord; il y avait quasiment toutes les notes. Je me suis dit : « Où je chante? »

Elle ne comprend rien à la partition extravagante de Gilles Tremblay. Il lui faut apprendre à lire la musique savante des années 1970. Pour elle, c’est un plaisir intellectuel, pas le plaisir sensuel que lui procurent l’opéra ou le récital.

« J’ai beaucoup aimé ça. Mais c’est très fatigant parce que ça demande une énergie. L’œuvre de Gilles n’a pas de tonalité. Tout est ab lib, avec des mots qui viennent tout à coup et tout à coup il y avait des accords qui arrivaient. Fallait choisir la note qu’on voulait. C’était tellement libre que si le son convenait, ça lui suffisait. »

Fernande Chiocchio travaille aussi avec Serge Garant, 

« J’avais droit à des partitions manuscrites, c’était comme des pattes de mouche. C’était écrit avec toute la percussion et les ondes Martenot, mais il fallait que je trouve ma tonalité dans ça. Ce n’était pas évident. Ça semblait être correct parce que ça lui a plu. »

Qu’est-ce qui l’intéressait dans ce type de musique?

« Il faut donner la possibilité à nos compositeurs actuels d’écrire comme ils le ressentent. Si on ne fait pas ça, la musique va s’éteindre. »

La mezzo-soprano ne suit plus la scène contemporaine. La seule pièce actuelle qu’elle ait entendue récemment, c’est l’opéra Dead Man Walking

À part Tremblay et Garant, elle chante des mélodies de Jean Vallerand sur des textes de Saint-Denys-Garneau.

« Ces mélodies, je les ai faites en concert, en tournée. Je les ai mises de côté. Puis un jour, j’ai ouvert la partition pour la montrer à quelqu’un. J’avais l’impression de la lire pour la première fois. C’était assez étrange. »

Elle participe aussi à la création en première nord-américaine de L’Opéra de Poussière de Marcel Landowski et, en France, de I 330 de Jacques Bondon.

Photo de gauche : Fernande Chiocchio dans La Damoiselle élue de Debussy, présenté à la Télévision de Radio-Canada en 1970. Photo : ® André Le Coz
Photo du centre : (debout de gauche à droite) Marcelle Dumontet, Benoît Dufour, Fernande Chiocchio et Louis De Santis dans Une soirée chez Rossini présentée à la télévision de Radio-Canada, le 4 février 1973. Photo : ® André Le Coz
Photo de droite : Suzanne Sarroca et Fernande Chiocchio dans Aran de Gilbert Bécaud, présenté à la Place des Arts les 9, 12, 14, 16 et 18 août 1965. Photo : ® André Le Coz 

L’enseignante

En 1967, la chanteuse devient titulaire de la classe de chant du Conservatoire de musique de Hull. Elle y reste jusqu’en 1978.

Son rêve? Faire travailler une élève qui veut apprendre pendant une heure, peut-être une heure et demie, du lundi au vendredi, sur une période de trois ou quatre ans. 

« Mais je n’ai jamais eu l’occasion de faire ça. J’ai donné des cours, beaucoup gratuitement. À des gens qui voulaient apprendre, mais qui n’ont pas vraiment fait de carrière. Ça ne fait rien. Tout le monde a le droit d’apprendre à chanter. »

Comme on peut le constater, elle n’a jamais fait de différence entre les gens.

« Il y a des gens qui sont venus pour apprendre à mieux chanter, à garder leur voix en forme; d’autres, c’était pour le plaisir; d’autres, c’était pour la thérapie. »

En quoi apprendre à chanter permet-il de se soigner?

« On sent dans son corps toute la vibration du son. C’est un massage. Le son libère les chakras. Vous regarderez les chanteurs et chanteuses – surtout les femmes, on voit ça plus souvent – elles gardent leur jeunesse plus longtemps. »

Je ris.

« Je ne suis pas la seule. »

Chanter finalement, ce n’est pas seulement produire des sons?

« C’est un état d’âme. »

N’est-ce pas aussi un état d’être?

« Oui, absolument. Il faut être pour chanter. Quand on chante, il faut être là tout le temps. On n’a pas le droit à deux secondes d’inattention parce que c’est fini. Tu perds ton personnage. »


Photo : Fernande Chiocchio et Joseph Rouleau dans Faust de Charles Gounod, présenté par l’Orchestre symphonique de Montréal les 7, 13-15, 17, 18, 20, 22-23 juillet 1967.

Qu’est-ce qui la séduit dans le métier d’enseignante? 

« D’abord le contact humain, pour moi c’est bien important. »

Elle enchaîne.

« Enseigner, c’est essayer de faire comprendre à l’autre, ce qui se passe physiquement. Je suis en osmose totale quand je donne un cours de chant. Je sais très bien où est le mal. Je peux dire : tu avales ta langue ou alors la mâchoire est trop ouverte ou tu es tendu. C’est un don, je ne sais pas. Je suis née avec ça. C’est un beau cadeau. »

C’est une femme qui n’a pas froid aux yeux, même à 85 ans. 

Du 10 au 30 mars 2015, elle était en Suisse pour donner un master class de deux jours à Fribourg et des leçons particulières. L’aventure suisse a commencé à Montréal quand une chanteuse des chœurs de l’Opéra de Berne cherchait un professeur de chant. À un moment donné, la choriste a annoncé à Fernande Chiocchio qu’elle ne verrait plus son professeur en Suisse parce qu’elle l’énervait au lieu de l’aider.

Elles ont passé une entente.

« Moi, je suis à ma retraite. Si tu veux, tu me reçois chez toi, tu m’organises un master class pour payer mon billet d’avion. Je te donne des cours et tout est bien. C’est comme ça que j’ai commencé. »

À son premier master class, quelqu’un lui a proposé de recevoir sa sœur et son beau-frère qui devaient séjourner à Montréal.

Elle a répondu oui. Or, cet homme, c’est Philippe Coutly, qui lui a demandé si elle était intéressée à aller donner des cours aux chanteurs de son ensemble vocal. C’est comme ça que l’aventure suisse a commencé.

« Ça fait seize ans que je fais ça. »

Fernande Chiocchio tâte aussi de la direction artistique avec l’Opéra comique du Québec. Elle fait ça pendant deux ans, puis démissionne parce qu’elle n’a pas la fibre administrative. 

Être un chanteur ou une chanteuses, c’est très exigeant.

« Très. Ça prend toute la place. »

Je mentionne les amis, la famille.

« L’intimité de sa famille, il faut garder ça. C’est sûr que c’est difficile pour le conjoint ou la conjointe parce qu’on est souvent absent. Mais, quand on est fait pour ça, on n’y pense pas. Le conjoint, il faut qu’il accepte. C’est important d’avoir une vie intime. Autrement, on ne vit pas. Faut recevoir, faut être ouvert, faut aimer manger, aimer prendre un verre, ne pas se priver parce qu’il faut garder la ligne. »

Une lectrice passionnée

Je lui fais remarquer qu’il y a beaucoup de livres dans son appartement.

« Moi, ça me fascine. J’aime beaucoup lire. J’ai lu beaucoup et je lis encore. »

Je lui fais remarquer qu’une bibliothèque révèle quelqu’un.

« C’est vrai! J’aime beaucoup les biographies. Ça m’intéresse de savoir le cheminement de chacun. C’est le roman d’une vie. »

Photo : debout : Pierre Duval et Pierre Charbonneau; à l’avant-scène Fernande Chiocchio et Clarice Carson dans Otello de Verdi, présenté par L’Opéra du Québec à la Place des Arts les 15, 18, 21, 24, 27 et 30 septembre 1973. Photo - ® André Le Coz 

Une rencontre marquante

L’entrevue était terminée. J’avais éteint mon enregistreuse quand Fernande Chiocchio s’est rappelé une rencontre qui a son importance. En janvier 1977, maestro Richard Bonynge la convoque à Vancouver pour passer une audition.

« C’était pour la marquise dans La Fille du régiment. Il m’a dit : c’est très bien. J’ai dit : maestro, vous ne voulez pas entendre l’air?
- Vous l’avez appris?
- Ben oui!
Il s’est levé, il s’est mis devant moi et je lui ai chanté l’air.
Il m’a dit : C’est parfait. Je n’ai rien à vous dire. Êtes-vous libre telle date?
J’ai été engagée tout de suite. »

Et elle a chanté le rôle de la marquise Berkenfeld dans La Fille du régiment de Donizetti, à Vancouver plus tard, cette année-là.

« Sa femme, Joan Sutherland, était là. Elle lui a dit : Si je vous avais connue avant, madame, je vous aurais engagée dans toutes mes productions. Vous êtes extraordinaire. »

Le maestro Richard Bonynge voulait qu’elle aille coacher les chanteurs d’opéra en Australie. Elle a décliné son offre parce qu’elle voulait chanter.

« Et puis, il m’a écrit. Je n’ai jamais reçu sa lettre. (Elle détache chaque syllabe de la phrase). Je lui ai écrit. Il n’a jamais reçu ma lettre. »

Leur relation était faite pour ne pas avoir de suite.

« Il est venu à Toronto. Il dirigeait sa femme. Je suis allée à la représentation et je l’ai rencontré après. J’ai dit : Maestro, je n’ai jamais reçu vos lettres. Il dit : Moi, je vous ai écrit, je n’ai jamais rien reçu. »

Elle conclut avec une modestie bien à elle. 

« Je trouvais que ça valait la peine d’en parler. »

Il y aurait bien d’autres choses dont il aurait valu la peine de parler. Comme de son intronisation au Panthéon canadien de l’art lyrique en 2006. Mais, de ça, elle n’en a pas soufflé mot.

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