Ce que nous sommes

Actualités lyriques

Par Hélène Dorion

07 février 2016

La poète québécoise Hélène Dorion, à propos d'Otello de Verdi.
Photos: Yves Renaud.

ÊTRE. OU NE PAS ÊTRE.

Cinq mots de Shakespeare qui pourraient contenir la vie entière. Dire non seulement ce choix essentiel de tout humain devant l’existence mais aussi quant à ce qu’il choisit d’être, et de devenir. 

Ainsi Otello, passionnément amoureux de Desdemona, plongé avec elle dans la paix d’un accord profond, tend-il soudain l’oreille à Iago, porte-drapeau qui aspire au grade de capitaine appartenant à Cassio. Assoiffé de vengeance, Iago assume totalement d’accomplir le mal et va jusqu’à prendre plaisir de sa méchanceté, convaincu non seulement que telle est sa destinée, mais que l’être humain est naturellement mauvais. Rousseau n’est pas loin, qui affirme au contraire que l’homme naît bon, mais la société dans laquelle il vit le corrompt.

L’amour immense d’Otello se fissure soudain, la peur de perdre cet instant divin le saisit, perce l’enveloppe de son bonheur, et son regard, désormais altéré, ne voit plus que tromperie chez l’Aimée et, devant lui, le chemin de sa propre défaite. La peur que lui soient enlevés l’amour et la joie suffit à créer une brèche irréparable. Désormais rompu, le sentiment d’union devient aussitôt un vif et douloureux sentiment de séparation.

 

Plus encore, c’est de lui-même d’abord qu’Otello se sépare. Il quitte le meilleur de son être pour ne plus faire vivre que le pire. Jalousie, mais aussi colère et dureté, mépris et cruauté, injure, arrogance, - tout son être glisse irrémédiablement vers l’ombre.

Dès lors le feu de l’amour commence à s’éteindre, englouti peu à peu par ce sentiment de jalousie qu’éprouve Otello. D’abord passionné d’amour, il devient passionné par la jalousie et cherche inlassablement les preuves d’un adultère jamais commis, jamais même imaginé par Desdemona, victime soumise à la cruauté de son époux, et qui, malgré tous les affronts, conserve intact son amour et consentirait jusqu’au dernier moment à pardonner à Otello sa folie maladive.

À mesure que pénètre le poison, l’immense amour cède la place à une jalousie qui bientôt se suffit à elle-même et n’a que faire de la vérité, de la parole de l’autre qui forcerait à lever la tête et à voir apparaître un autre chemin. Mais Otello ne veut pas d’un autre horizon. L’ombre prend les rennes, elle n’écoute plus que son propre chant, continu et obsédant.

À partir de là, tous les prétextes sont bons pour valider la faute présumée. Un mouchoir égaré, une rencontre entre Desdemona et Cassio, un échange ambigu entre Iago et Cassio, - « plus horrible que l’injure est le soupçon de l’injure ». Le drame entier se construit sur le faux. Totalement submergé par sa colère et détruit par la jalousie, Otello n’écoute que son nouveau maître, que cette voix qui lui dicte un chemin aussi obscur que factice et illusoire.

Ne voyant bientôt d’autre issue que de tuer son épouse pour mettre un terme à sa propre souffrance, Otello étrangle Desdemona dans le lit qui les a unis. Presque jusqu’à la fin, elle ignorera ce qu’il lui reproche. Ce n’est qu’au bord de la mort qu’Otello découvre qu’elle était innocente. Otello meurt lui aussi, tué par son propre poison.

Qui sommes-nous, quel maître écoutons-nous lorsque le sol vacille sous nos pas, lorsque le doute, la souffrance, le manque surgissent ?

Cet opéra de Verdi, sur un livret écrit par Arrigo Boito d’après la pièce Othello ou le Maure de Venise de Shakespeare, nous plonge au cœur d’une incontournable question : qui choisissons-nous d’être, chaque jour, devant chaque situation ? Quel jardin décidons-nous de cultiver, celui de l’ombre en nous, ou celui de la lumière qui, toujours, nous dit le meilleur de l’humain…? 

Crédit photo : Yves Renaud

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