Bruno Laplante, le rebelle

Actualités lyriques

Par Richard Raymond

04 avril 2017

Portrait
Bruno Laplante, baryton
Premier de deux volets.

 

Il a l’œil pétillant, Bruno Laplante. C’est vrai qu’il faut être allumé pour être rebelle. Rebelle : celui qui refuse de prendre le rang. Le baryton préfère et a toujours préféré le risque. Voilà la conclusion à laquelle j’en suis venu après presque deux heures d’entrevue avec cet homme de 78 ans, charmant, au franc parler.

Rebelle ou quelqu’un qui cherche à imposer une vision, ma vision.

Nous nous étions donné rendez-vous dans un café du centre-ville de Montréal parce que le baryton habite Québec. Il était venu assister à la première du Dialogues des carmélites. Pourtant, ce n’est pas homme à courir les mondanités.

Dialogues des carmélites, ça, c’est une belle occasion parce qu’on ne l’a pas fait souvent.

Les Bohème et Traviata, il laisse ça à d’autres. À tous ceux qui n’ont pas le goût du risque et qui écoutent toujours les mêmes airs ou chantent le même rôle toute leur carrière.

Mais revenons en arrière. Bruno Laplante naît le 1er août 1938, à 3 heures 21, à Beauharnois. Il voit le jour dans une famille qui lui trace une voie. Le dimanche matin chez les Laplante, après la messe, on célèbre un autre rituel.

Nos dimanches avant-midi étaient pris par la musique. On allait tous à la messe de 7 heures. On déjeunait, puis après, jusqu’à midi on chantait en famille. Tout le monde aimait ça.

De l’âge de sept ans à vingt ans, non seulement il chante en famille, mais il poursuit aussi des études musicales et de diction d’abord au Collège de Beauharnois, puis à Rigaud. Et il forme un trio avec deux de ses frères : le Trio Laplante. À cette époque, le jeune Bruno est soprano.

J’ai commencé vers 8/9 ans avec mes frères. Ça, ç’a été extraordinaire. J’ai un petit enregistrement chez nous qu’on a fait repiquer, où mon père chante Sainte Nuit avec nous. On entend très bien sa voix de basse. 

Sa voix trace sa voie

S’enchaînent des études au Conservatoire de musique de Montréal de 1959 à 1964, et les premiers récitals. Dès le Conservatoire, sa voix trace sa voie.

En 1962, j’ai commencé à faire des émissions à la radio parce que le répertoire que je faisais de mélodies françaises, de balades, plaisait. Et ce n’était pas ruineux pour ma voix.

En 1965, le jeune diplômé part parachever sa formation en Europe. Il a une voix de baryton-martin.

Un baryton avec une certaine aisance dans l’aigu, une grande aisance au niveau de la parole. C’est pour ça que j’ai orienté ma carrière assez tôt vers le récital. Je ne suis pas allé étudier l’opéra à Berlin, Munich, Londres ou Paris. Je suis allé étudier avec Pierre Bernac, qui était le grand récitaliste de l’époque.

En juin 1966, il remporte le Prix d’Europe. De plus, le Conseil des Arts du Canada le dote d’une bourse. Il pourra travailler pendant deux ans, sans souci d’argent, avec le maître qu’il s’est choisi.

Entretemps, il participe à de multiples concours, donne concerts et récitals. Il participe aussi à de nombreux opéras et opérettes avant de se consacrer à la mélodie française et au lied.

L’archéologue de la mélodie française

C’est ici que la vraie nature de Bruno Laplante se révèle : archéologue de la mélodie française. C’est ça, sa vision. Comme un archéologue, il fouille sous la surface et déterre des trésors du passé. D’abord Reynaldo Hahn, dont il enregistre les Études latines. Viendra le tour de Massenet dont il donne sa version de Poème d’avril et celui de Gounod avec un disque de ses plus belles mélodies. Chaque fois, Janine Lachance l’accompagne au piano.

Tout ce répertoire, qui est un peu perdu aujourd’hui, moi, je l’ai ressorti des boules à mites avec le temps. Quand j’ai enregistré À Chloris de Reynaldo Hahn, il n’y avait pas de version de ça. Allez sur Youtube aujourd’hui, vous allez en trouver 40. Je dirais que 50 à 75 % du répertoire que j’ai enregistré a été repris par d’autres.

En 1977, l’Académie du disque français récompense ses trois disques.

On me disait que mes trois premiers enregistrements – Reynaldo Hahn, Gounod et Massenet dans un coffret – méritaient le tampon du Grand Prix du disque. Moi, j’ai été complètement sonné.

Mais il ne s’arrête pas là. Le baryton-archéologue continue d’interroger le sol de la mélodie. C’est ainsi qu’au cours des ans, il enregistre Poème de l’amour et de la mer de Chausson, l’intégrale des Mélodies de Chabrier, des mélodies de César Franck et Guillaume Lekeu, Six Fables de Lafontaine de Jacques Offenbach et une intégrale d’Henri Duparc.

Qu’est-ce qu’il l’intéresse chez ces compositeurs ?

J’ai toujours trouvé une sorte d’injustice à ce que des compositeurs de génie soient laissés pour compte. Prenez Lekeu. Mon professeur au conservatoire Roy Royal m’avait dit : « J’aimerais que tu apprennes Sur une tombe de Lekeu. J’apprends cette mélodie, je trouve ça admirable, magnifique. »

La pianiste qui l’accompagnait était du même avis.

Je commence à m’intéresser à Lekeu, à ce qu’il a fait. Il est mort à 24 ans. On dirait que le génie a été concentré parce qu’il avait l’appréhension de mourir jeune. Ça arrive souvent. C’est arrivé à la sœur de Nadia Boulanger, la jeune Lili Boulanger.

Elle est décédée à 24 ans. Le baryton s’enflamme.

Ce qu’elle a écrit est d’une intensité incroyable.

Il enregistre Faust et Hélène, composé par la jeune sœur de la grande pédagogue Nadia Boulanger.

Vienne, en 2000, avec France Duval.

Une voix faite pour le micro

Quand il parle de ses enregistrements, Bruno Laplante s’enflamme. Au-delà de la reconnaissance, ils lui apportent une révélation qui est source de fierté.

Tous les techniciens du son à travers le monde me disent : « Tu as une voix exceptionnelle pour le micro. On n’a jamais autant de facilité à capter les harmoniques d’une voix qu’avec toi. » Je n’ai pas travaillé ça du tout. Disons que j’ai des harmoniques faciles à capter pour un micro. Moi, tous les disques que j’ai faits, on fait la prise de son, pis on ne touche plus à une manette. Final.

Si l’archéologue enregistre beaucoup, il n’en oublie pas moins de chanter ses « découvertes » en public. Récitals et concerts se suivent à un rythme trépidant : la Belgique, Paris, la Hollande, Londres, Montréal, Ottawa, la Norvège, l’Autriche, la Suède, la Suisse, la Roumanie, l’Espagne, le Portugal et Joliette le réclament. À l’analyse de sa feuille de route, force est de constater qu’une fois que Bruno Laplante a chanté dans une ville, il se passe peu de temps avant qu’il soit réinvité à s’y produire.

Seul maître à bord

Le baryton accorde d’ailleurs plus de poids au récital qu’au disque. Pour une bonne raison : le récital est dans le droit fil de sa personnalité. De son propre aveu, il a la tête dure. Il n’aime pas beaucoup recevoir des directives.

Moi, j’aime être responsable de tout. Chaque mélodie que j’interprétais était une petite pièce de théâtre avec une mise en scène personnelle. C’est moi qui décidais du tempo et des nuances avec ma pianiste, c’est sûr. Je ne décidais pas de façon dictatoriale.

Le programme, c’est lui qui l’élabore, de même que l’ordonnance des pièces. S’il juge pouvoir mettre la main sur le piano, il ne s’en prive pas.

C’est comme être maître de mon produit. Je n’aime pas le mot produit culturel, mais c’est un peu ça. C’est ma marque de commerce.

Bruno Laplante aime que ce qu’il fait soit signé Bruno Laplante. Ici se profile un autre aspect de sa personnalité et de sa carrière.

Ce sera ça du début à la fin, ça qui guidera mes petites opérettes en tournée; ça qui guidera mon choix des grandes opérettes à la Place des Arts, de mes tournées avec France Duval partout dans le monde aussi. Ç’a toujours été ça : la direction artistique.

Le directeur artistique

Croyez-vous que Bruno Laplante se satisfasse de remporter des prix, de chanter pour la télévision de Radio-Canada, l’Opéra du Québec, la RTB à Bruxelles, l’ORTF à Paris, la télévision roumaine, la radio hollandaise ou de sillonner l’Europe ? Un autre que lui serait satisfait. Mais lui ? Non.

En 1974, sa carrière n’a pas dix ans. Et elle roule sur des rails. Le baryton a autre chose en tête. Il fonde l’Ensemble Cantabile de Montréal qui fait ses débuts le 11 août au Festival d’Orford. Pourquoi ?

Le quatuor répond à différents besoins. Le rebelle n’a pas oublié d’où il vient. Il a commencé à chanter en groupe, avec les membres de sa famille, puis avec Pierre et Jean-René, ses frères. Il aime se produire en groupe.

Un deuxième besoin : faire vivre sa famille naissante.

Quand je suis revenu d’Europe, les concerts que j’avais (à mon agenda), les enregistrements que j’avais à Radio-Canada suffisaient à peine à faire vivre ma jeune famille. En 74, je fonde la compagnie. C’est moi qui a eu l’idée, c’est moi qui a engagé les artistes. La compagnie, c’est moi qui l’avait incorporée. Tout était à mon nom.

Cantabile sera d’abord un ensemble concertant. Le quatuor formé de Céline Dussault, Gabrielle Lavigne, Paul Trépanier et lui-même l’amène à assumer pour la première fois de sa carrière le rôle de directeur artistique, ce qui lui permet d’apposer son label BL sur le produit. : troisième besoin auquel répondait l’ensemble.

Le puriste Bruno Laplante choisit de faire ce qu’il y a de plus beau.

On a fait un disque et quelques spectacles. J’avais du Rossini, du Schumann, du Saint-Saëns, du Reynaldo Hahn à trois ou quatre voix. On a répété comme des fous. Ç’a duré deux ans. Et dans ces deux années-là, j’ai été obligé de remplacer mes artistes.

Je sens une certaine tristesse dans la voix du chanteur. L’infatigable baryton a une nouvelle idée.

Là, je me suis tanné. J’ai décidé de fonder une petite compagnie d’opérette.

Elle porte toujours le nom d’Ensemble Cantabile.

    

Gauche : 1970 - La Valse, avec Roberta Peters 
Centre : 1973 - Manon, avec Colette Boky
Droite : 1982 - Le médecin malgré lui 

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